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13 avril 2017 4 13 /04 /avril /2017 09:06

Ceci fait suite à "Adieu à l'île" mis en ligne le 23 mars 2015, 9 jours après la mort de Valentin Raspoutine. 

Témoignage sur l'amitié entre le poète Evgueny Evtouchenko (décédé le 1er Avril et enterré avant - hier à Peredelkino) et Valentin Raspoutine. Celle - ci n'a pas survécu à la fin de l'URSS.

Evtouchenko (à gauche) et Raspoutine (à droite) à Irkoutsk en 1977. 

Le Courrier de Russie, hier. L'Amitié Evtouchenko - Raspoutine : une histoire de la Russie contemporaine.

https://www.lecourrierderussie.com/culture/litterature/2017/04/evtouchenko-raspoutine-histoire-contemporaine/

Evgueni Evtouchenko est décédé le 1er avril 2017, à l’âge de 84 ans. Poète soviétique parmi les plus populaires, il remplissait, dans les années 1960, des stades de spectateurs venus l’écouter réciter ses vers. Auteur de plusieurs poèmes très critiques à l’égard de la politique du Parti, il est devenu une figure emblématique pour toute une génération de Soviétiques avide de changements. En 1991, il est parti enseigner la littérature russe aux États-Unis, où il a passé le reste de sa vie. Mais c’est à Moscou qu’il a demandé à être enterré, à Peredelkino [à l’époque soviétique, village où les auteurs appréciés du pouvoir obtenaient des résidences secondaires et pouvaient écrire en toute quiétude]. En URSS, Evgueni Evtouchenko comptait parmi ses plus fidèles amis Valentin Raspoutine, auteur remarquable de romans poignants sur la vie de la campagne russe. Très proches à l’époque, les deux hommes ont rompu toute relation à la chute de l’URSS, Evtouchenko saluant l’arrivée du capitalisme, Raspoutine déplorant la fin du socialisme. Les écrivains ont choisi des camps opposés, comme tous les Russes, divisés entre occidentalistes et slavophiles, « progressistes » et « conservateurs », « libéraux » et « patriotes ». Le journaliste Léonid Chinkarev, qui connaissait Evtouchenko et Raspoutine, retrace leur relation tumultueuse dans un essai pour la revue historique Rodina. Une analyse qui permet de comprendre les contradictions qui tiraillent toujours la société russe.

 

Veuve Clicquot pour retrouvailles sibériennes

Au printemps 1972, Valentin Raspoutine et moi nous trouvions au même moment à Moscou. Logeant dans des hôtels différents, nous apprîmes un jour, en nous téléphonant, que nous étions tous deux invités chez Evgueni Evtouchenko. « J’ai une variété de champagne que tu n’as jamais bue. Du Veuve Clicquot, de Paris ! », avait-il annoncé à chacun de nous au téléphone. Nous nous faisions une joie de rendre visite à notre compatriote – nous sommes tous trois originaires de la région d’Irkoutsk –, sentiment qui n’était qu’amplifié à l’idée de goûter ce fameux Veuve Clicquot.

Après nous être retrouvés à la station de métro Barrikadnaïa, nous arrivons à l’heure dite rue Krasnopresnenskaïa, dans le premier immeuble stalinien de Moscou, où vivaient alors, à différents étages, Vassili Aksenov, Iouri Lioubimov et Faïna Ranevskaïa. D’un pas timide, nous pénétrons dans l’ascenseur.

Sixième étage. L’appartement de Evtouchenko m’est familier : aussi bien l’entrée, avec sa collection de livres rares, que les murs et leurs tableaux de Picasso, Siqueiros et Chagall, que je pouvais contempler pendant des heures. Aujourd’hui, c’est Valentin qu’il est impossible d’arracher à la bibliothèque. Rozanov ! Chmeliov ! Remizov ! Ils sont trop nombreux pour tenir tous dans ses bras !

Galina, l’épouse de Evgueni, apporte sur la table de grands verres en néphrite – l’œuvre de tailleurs de pierre d’Irkoutsk, commandés par le poète lui-même. Et voilà la Veuve, boisson préférée de Pouchkine. Nous vidons rapidement la bouteille autour des dernières nouvelles de Sibérie et de digressions littéraires. Le maître de maison en ouvre une seconde. Lorsque celle-ci se retrouve vide à son tour, Evgueni ne sait plus où se mettre : « Les amis, je suis désolé, je n’ai plus de Veuve… Mais il reste du Mukuzani géorgien. Un vin remarquable ! Tout droit venu de Tbilissi. Vous n’êtes pas contre ? »

Nous restons perplexes, non pas parce qu’il n’y a plus de champagne mais face à l’agitation du maître de maison. Bien sûr que nous sommes d’accord !

Sur le seuil de la porte, Galina fixe son mari dans les yeux et lui assène, en détachant chaque syllabe et en marquant des pauses : « Jenia ! Tu n’as pas honte ?! Ils sont venus te rendre visite ! Tes amis sibériens … ! »

Valentin et moi rentrons la tête dans les épaules.

« Tu étais si impatient de les voir … ! Et maintenant, tu es désolé de ne plus avoir de champagne français pour eux ?! Tu en as une caisse pleine dans la cuisine ! »

Nous n’osons pas lever les yeux. Nous n’échangeons pas un regard. Nous ne savons pas comment réagir. Jenia, lui aussi, baisse la tête. Un silence pesant tombe. Galina reste sur le pas de la porte, sans bouger. Une scène muette.

J’ignore combien de minutes s’écoulent. Elles me semblent durer une éternité.

Evgueni lève finalement la tête. Et, l’air sincère, coupable et suppliant, il nous implore : « Mes amis, pardonnez-moi ! Je me suis dit que je n’aurai plus de champagne à proposer à mes prochains invités… Tu me pardonnes, Lenia ? Et toi, Valia ? Vraiment ?! »

Evgueni se dirige vers la cuisine, prend sa femme dans ses bras et revient, joyeux, avec la caisse de Veuve sur l’épaule. « Vous ne partirez pas tant que nous n’aurons pas tout bu ! »

Deux voies pour une Russie

Durant ces années, Raspoutine considérait Evtouchenko comme un maître, il appréciait son soutien et avait été ravi de l’article de son ami sur sa nouvelle Vis et souviens-toi (1974). Et quand la publication des Baies sauvages de Sibérie (1981) de Evgueni a été retardée, Valentin, déjà lauréat du Prix d’État de l’URSS, écrivit la préface suivante : « Par son œuvre qui unit en elle littérature et civisme, Evtouchenko nous invite à redécouvrir ce qu’il y a de meilleur dans notre société, dans l’Homme et dans le monde. »

Indéniablement, les deux écrivains avaient une conception commune de leur art. Qui ne les a malheureusement pas empêchés d’emprunter des chemins différents à un moment crucial de l’Histoire de leur pays.

1993. Les chars de la division de Kantemir stationnent aux portes de Moscou. [La division, commandée par des officiers proches de Eltsine, participa à la répression de ses opposants dans les rues de la capitale, le 3 octobre 1993, ndlr.]

Cet "Octobre Rouge" de Boris Eltsine  provoqua la mort violente de centaines d'opposants. Au total, au cours de la période 1992 - 1998, la population russe connut une surmortalité de 3 millions de personnes, liée au fait qu'une grande majorité fut entraînée en dessous du minimum vital ("seuil physiologique de survie"), et l'espérance de vie masculine baissa de près de 16% - ajouté par moi. A.S. -

http://www.investigaction.net/Octobre-Noir-1993-ou-la-Methode/

Les premières lignes de l’histoire de la Russie nouvelle s’écrivent dans le sang.

Pris dans la tourmente : Evgueni Evtouchenko et Valentin Raspoutine.

Encore très proches récemment, unis par une affection littéraire mutuelle, les deux hommes sont désormais les étendards de forces politiques opposées. Les adversaires ont chacun leurs héros, leurs historiens et leurs philosophes, et sont tout autant préoccupés l’un que l’autre par le sort de leur malheureuse patrie.

La société se disloque, de vieilles amitiés s’effondrent.

La communauté littéraire, pourtant unie, se scinde elle aussi.

Raspoutine choisit un camp, Evtouchenko l’autre.

Pour Evtouchenko, l’avenir de la Russie réside dans le passage du régime totalitaire à un système promouvant les libertés démocratiques, l’entrepreneuriat privé et le rapprochement avec la civilisation occidentale.

Il est persuadé que l’amour réel pour la patrie abolit toute nécessité de s’enfermer dans les frontières d’un État ; que l’être né dans un nid peut et doit s’envoler pour planer au-dessus du sol, tel un oiseau à qui s’ouvre l’ensemble du globe terrestre.

À l’inverse, pour Raspoutine, le destin de la Russie passe par une renaissance religieuse et morale, par la préservation de son identité, de ses valeurs traditionnelles et de sa voie propre de développement. « Les Russes n’ont plus d’autre appui que l’orthodoxie, autour de laquelle ils peuvent fortifier leur esprit et se purifier du Mal. Tous les autres leur ont été enlevés ou ont été gaspillés. Plaise à Dieu qu’il ne s’agisse pas du dernier », écrivait le romancier à la chute de l’URSS.

Je ne pense pas – je ne veux pas penser – que ces deux voies soient incompatibles.

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