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20 août 2021 5 20 /08 /août /2021 05:46

Ceci fait suite à "L'impossibilité d'une île" mis en ligne le 14 décembre dernier.

http://europe-tigre.over-blog.com/2020/12/l-impossibilite-d-une-ile.html

Ubi solitudinem faciunt pacem appellant

GANDAMAK, 6-13 janvier 1842 ; KABOUL, 16 Août 2021. Tectonique des plaques et des poutres en travail. 

"Moby-Dick" -chapitre CXVIII-. "L'implacable soleil japonais paraît être le foyer incandescent de l'océan vitreux, devenu un incommensurable miroir ardent." Le capitaine Achab mesure les limites capacitaires de son sextant, le maudit et le jette à la mer, puis il en appelle au Soleil, pour que celui-ci lui offre sa puissance oculaire, lui permettant ainsi de chercher sa proie au fond des mers : " Ô amer! Ô puissant et altier pilote! Tu me dis sans mentir où je suis, mais peux-tu le moins du monde me faire savoir où je serai? Et peux-tu me dire où se trouve en ce moment un autre être que moi? Où est Moby Dick? Tu dois être présentement en train de suivre ses mouvements. Et mes yeux scrutent l'oeil même qui l'observe en cette minute..."

Dans mon livre paru l'an dernier, j'avais évoqué (chapitre XIII) le destin des Etats-Unis d'Amérique, indissolublement chevillé à la psychologie collective du peuple américain.  

AVIS DE TEMPÊTE. L'Amérique va t-elle s'auto-détruire ?

Esther Cepeda (2017) considère que « Moby-Dick » représente la destinée des Etats-Unis. Après la fin de la Guerre Froide, les Etats-Unis, « Seule Hyperpuissance » à l'instar de Nantucket en 1819, ont basculé dans un Hubris hors de contrôle et ont multiplié leurs interventions militaires, qui ont fait long feu. Nous en sommes aujourd'hui à une phase de fatigue civilisationnelle et de désarroi idéologique. En toute logique, le mécanisme ontologique de dépassement des crises, la « régénération par la violence » (Slotkin 1973), devrait conduire à une nouvelle guerre civile, les guerres étrangères n'ayant pas produit l'effet escompté. Avec, cette fois-ci, de lourdes incertitudes sur l'effet de l'augmentation des doses administrées à un organisme au système immunitaire affaibli. Le remède peut s'avérer pire que le mal, et avoir des conséquences létales pour la société.

UN BATEAU IVRE. Navire sans pilote livré à des gourous, les Etats-Unis oscillent entre un « Jeroboam » sous la férule d'un Gabriel passablement secoué, et un « Pequod » sous la coupe plus subtile de Fedallah. Blaise (2005) montre par ailleurs, de façon magistrale, que, dans « Moby-Dick », le seul véritable monstre est le « Pequod », navire diabolique, symbole des Etats-Unis. Fedallah n'est pas tant cette figure méphistophélique qu'un homme, simplement, qui a son parcours propre (Vafa 2014). Il en va de même d'Achab, transformé en fou furieux destructeur non par son adversaire cétacéen, mais par le navire qu'il croit diriger. Son but devient la destruction de l'Univers. Il est finalement « neutralisé », avec son navire, par la figure la plus densément dynamique de la Pulsion de Vie . Le « Pequod » est donc un baleinier-Léviathan (dans le sens que donne Hobbes à ce mot en 1651) qui devient un Behemoth (Hobbes 1681), institution aveugle et destructrice, à l'image des monstres marins des représentations médiévales, dont les ébats provoquaient l'engloutissement des villes côtières...

Ce à quoi on peut ajouter aujourd'hui : AFGHANISTAN, CIMETIERE DES EMPIRES. Le « destin prototypique de William Brydon* » qui anticipe celui d'Ishmael quelques mois plus tard (Sennepin 2020 page 115) résonne plus que jamais après la prise de Kaboul par les talibans le 16 août 2021, qui révèle et anticipe d'autres naufrages de plus vaste échelle (Hopkirk 2011, Sennepin 2020)...

Cepeda (Esther J.). 2017. « Moby Dick » represents US destiny. The Washington Post, 4 novembre 2017.                                    http://journalstar.com/opinion/columnists/esther-j-cepeda-moby-dick-represents-us-destiny/article_ea183e42-a576-5a44-b9e9-82eff5554a05.html

Slotkin (Richard). 1973. Regeneration through violence : the mythology of American Frontier 1600-1860. Wesleyan University Press.                                                                                                                                                                                                                      Blaise (Marie). 2005. Terres gastes. Fictions d'autorité et mélancolie. Presses Universitaires de la Méditerranée, chapitre 7 : Moby Dick, 185-213. https://books.openedition.org/pulm/1537?lang=fr                                                                                                                                                                                                                   Vafa (Amirhossein). 2014. Call me Fedallah : reading a proleptic narrative in Moby-Dick. Leviathan 16 (3), octobre 2014, 39 – 56.

Hobbes (Thomas). 1651. Leviathan, or The Matter, Forme, & Power of a Common-wealth Ecclesiasticall and civill. London.

Hobbes (Thomas). 1681. Behemoth. The history of the causes of the civil wars of England, and the counsels and artifices by which they were carried on from the year 1640 to the year 1660. Or, The Long Parliament. William Crooke. Publié à titre posthume, il fut rédigé en 1668, en même temps que la deuxième version de Léviathan.

Sennepin (Alain). 2020. L'incroyable victoire des cachalots dans leur guerre contre les baleiniers au XIXème siècle. Editions de l'Onde.

Hopkirk (P). 2011. Le grand jeu. Officiers et espions en Asie centrale. Traduction de Gerald de Hemptninne. Editions Nevicata. Edition originale. 1990. The Great Game. On secret service in High Asia. John Murray, London.

​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​​* Chapitre IXb. 

Les jeux de piste facétieux de Melville et le destin prototypique de William Brydon.

L'auteur de « Moby-Dick » provoque volontairement un hiatus qui peut désarçonner ceux qui chercheraient à inscrire son récit dans une temporalité linéaire telle que nous la concevons.

On pourrait évidemment penser, de prime abord, que l'odyssée du « Pequod » se déroule au cours de l'année 1841 (c'est ce que fait, notamment, Jaworski -2018-). Ishmaël indique que son départ se situe entre une « élection grandement contestée à la présidence des Etats - Unis » et une « bataille sanglante en Afghanistan » (ch.1) « mon départ... est apparu comme un bref interlude en solo entre des spectacles plus considérables ».

La campagne présidentielle se déroule du 30 octobre au 2 décembre 1840, et porte au pouvoir le candidat des whigs William Henry Harrison. Ishmaël, comme Melville, serait donc parti juste après la fin de la campagne...

Ceci étant, la seule « bataille sanglante » relevée par la presse anglaise et américaine lors de la première guerre anglo-afghane (1839-1842) fut la terrible « bataille de Gandamak » (6 au 13 janvier 1842) ou environ 16 500 personnes dont 4500 soldats - soit la quasi totalité du corps expéditionnaire anglais - trouvèrent la mort dans la passe de Kyber, entraînant le retrait des anglais du pays. Le seul survivant du massacre fut le docteur William Brydon, qui parvint miraculeusement à s'échapper (Hopkirk 2011).

Ceci aurait-il un lien avec le destin d'Ishmaël qui aurait alors embarqué à bord du « Pequod » quelques jours auparavant (début janvier 1842) ? Un choix typographique particulier -caractères de plus grande taille que l'on retrouve dans toutes les éditions consultées- associe d'ailleurs fortement les deux évènements...

Un véritable hiatus, incompréhensible pour ceux qui veulent à toute force inscrire dans une temporalité un récit qui s'y refuse, apparaît donc clairement ici : le départ d'Ishmaël (« bref interlude en solo ») serait borné par les dates de « spectacles plus considérables » : entre le 2 décembre 1840, et le 6 janvier 1842 (et non pas entre décembre 1840 et début Janvier 1841, comme il eût été « logique »)...

« Il y a quelques années de cela, peu importe le nombre exact... ». Cette formule suit immédiatement le célèbrissime « Appelez-moi Ishmaël », qui marque le début du roman (ch.1). Melville ne citera qu'une date dans son ouvrage, dans son style si volontiers facétieux. Ishmaël, rentré sain et sauf depuis des années de son extraordinaire aventure, se veut un narrateur consciencieux et précis : « à cette sainte minute (13 heures, 15 minutes et 15 secondes) en ce 16 décembre de l'an de grâce 1851 » (ch.85). Même si notre hypothèse est purement conjecturale, nous considérons que celle-ci correspond au dixième anniversaire de son départ de Manhattan (effectué selon nous juste un an après le départ de Melville du même endroit et pour les mêmes motifs,exactement deux semaines après la fin des élections présidentielles américaines de cette année-là). Jaworski semble opter, en l'occurence, pour cette même hypothèse des 10 ans. Considérant, pour sa part, que les départs de Melville et Ishmaël coïncident temporellement, il prend des libertés avec le texte original, en remplaçant « 1851 » par « 1850 » (Jaworski 2018, page 548).

Pour ce traducteur, Ishmaêl quitte Manhattan 2 semaines après l'élection de William Harrison à la Présidence des Etats-Unis (2 décembre 1840).

Pour nous, il le fait 3 semaines avant le début de la bataille de Gandamak (6 janvier 1842), et l'épopée de William Brydon préfigure le destin du jeune marin.

Si notre hypothèse correspond à la réalité, l'épisode du typhon (ch.119) correspond à l'automne 1842, et les trois jours de chasse qui concluent le roman (chs. 133 à 135) interviennent vers la fin de la même année.

Il s'agit des deux derniers jours de novembre et du 1er décembre, si Bulkington est bien un prototype littéraire de Billy Budd, ou, si la parabole est celle, « inversée », du chevalier et du dragon (Sergent 2018), le dénouement du récit est alors solsticial... 

Melville (Herman). 1851. Moby-Dick, or : the whale. Richard Bentley, London (18 Octobre). Harper and Brothers, New-York (14 novembre).

Jaworski (Philippe). 2018. Moby-Dick, ou : le cachalot. Quarto Gallimard.

 

Lors de la première guerre anglo-afghane (1839-1842), 16500 personnes, dont 4500 soldats britanniques, sont tués, entre le 6 et le 13 janvier 1842, dans la Kyber Pass, à proximité du village de Gandamak. Le Dr William Brydon parvient à s'échapper. Citons Hopkirk (2011, référencé plus haut), pages 287-288 : Le docteur Brydon fut le seul des seize mille cinq cents hommes et femmes qui avaient quitté Kaboul à parvenir jusqu'au refuge de Jalalabad... ...il ne fut pas le seul survivant de la garnison de Kaboul. A côté des otages détenus par Akbar -(d'autres soldats, dont le capitaine Thomas Souter, survécurent mais furent faits prisonniers)-, quelques cipayes et d'autres indiens, qui avaient échappé à la mort en se cachant dans des grottes, parvinrent à franchir les passes au cours des mois suivants... sa vaillante monture ne survécut pas à ses blessures. « Le pauvre poney se coucha dès qu'il fut mis à l'écurie. Il ne se releva jamais » dit le docteur.

La bataille de Gandamak, vue par William Barnes Wollen en 1898.

L'arrivée à Jalalabad de William Brydon, sur le poney que lui avait offert  un soldat en train de mourir d'une balle dans la poitrine, pour qu'il puisse s'échapper de l'enfer de Gandamak.. Tableau d'Elizabeth Southerden Thompson Butler : "Remnants of an army". Le poney pour Brydon est comme le cercueil de Queequeg pour Ishmael, et Jalalabad est comme le navire "La Rachel"... Le "cercueil" lui-même décède d'épuisement au sein de "La Rachel"...

 

Voir le détail du témoignage de William Brydon sur le massacre de la Kyber Pass dans Hopkirk (2011, référencé plus haut), pages 280-288, et ici :

http://www.khyber.org/publications/011-015/brydonreport.shtml

Kaboul est brièvement réoccupée par l'armée britannique, avec, à sa tête, le général Pollock, en septembre 1842. Lors de cette campagne, William Brydon, touché par un tir ennemi, échappe de peu à la mort (Dalrymple, William (January 2013). Return of a King. The Battle for Afghanistan. )...

Quinze ans plus tard, Brydon survit de justesse au siège de Lucknow (Juin-Novembre 1857), où il est réfugié avec sa femme et ses enfants, lors de la révolte des cipayes en Inde. Il y est gravement blessé à l'aine.

https://www.thegazette.co.uk/London/issue/22201/page/4855

Son épouse, Colina Maxwell Brydon, publiera un mémoire sur ces évènements : "Diary of The Doctor's Lady". Réédité en 1978 : 

The Lucknow Siege Diary of Mrs C.m. Brydon. Front Cover. Colina maxwell Brydon. C. deL. W. fforde, 1978 - Lucknow (India) - 218 pages.
Willam Brydon décède chez lui, en Angleterre, le 20 mars 1873.

Les anglais triomphent des afghans lors d'une seconde guerre (1878-1880) avant que ces derniers n'obtiennent leur indépendance totale à la suite d'un nouveau conflit en 1919... 

La deuxième guerre anglo-afghane opposa de 1878 à 1880 le Royaume-Uni à l’Afghanistan. Cette guerre, à l'issue de laquelle les Britanniques réalisèrent tous leurs objectifs géopolitiques, s'acheva par le traité de Gandamak* (26 mai 1879). Presque tous les soldats britanniques et indiens se retirèrent du pays. De plus, les Afghans purent conserver leur souveraineté en matière de politique intérieure. Cependant, ceux-ci durent abandonner la politique extérieure de leur pays à la Couronne britannique. Le traité de Gandamak durera jusqu'à l'éclatement en 1919 d'un nouveau conflit à la suite duquel l'Afghanistan gagnera une indépendance complète.

* Ce village, situé à une cinquantaine de kilomètres de la capitale en direction de Jalalabad, n'avait pas été choisi au hasard. Il se situait non loin de l'endroit, dans les gorges de la Kaboul, où une armée britannique avait été massacrée par les Afghans en janvier 1842 lors de la bataille de Gandamak.

EN AVOIR OU PAS. Ernest Hemingway avait fini par comprendre l'extrême vanité des choses, projets et actions (Le vieil homme et la mer, 1952) après avoir harponné un cachalot au large de la Californie, qui lui avait finalement échappé à son grand soulagement (considérant en fin de compte que les évènements auraient pu très mal tourner pour lui et ses amis...) (1936), puis montré, à l'occasion de la guerre d'Espagne, "Pour qui sonne le Glas" (1940)...

Hemingway (Ernest). 1936. There She Breaches ! Or Moby Dick off the Morro. Esquire, May 1936. https://classic.esquire.com/article/1936/5/1/there-she-breaches

Hemingway (Ernest). 1940. For Whom the Bell Tolls. Scribner editions. October 21, 1940.

Hemingway (Ernest). 1952. The old man and the sea. Charles Scribner's sons.

"En aucun cas, vous ne verrez de gens évacués par le toit de l'ambassade américaine en Afghanistan".  Joseph Robinette Biden Jr., 8 juillet 2021... L'impossibilité d'une île... Vanitas, vanitatum, omnia vanitas....

Hey Joe! (Jimi Hendrix)                                                          https://www.youtube.com/watch?v=rXwMrBb2x1Q

QUOIQUE... L'Afghanistan reste peut-être à ce jour le (ou l'un des rares) seul endroit où subsistent de petits groupes élusifs de tigres "de la Caspienne" (tigres eurosibériens d'Asie centrale)... Témoignage de Daniel Meggiben, chef d'équipe au sein du corps des Marines, entre 2009 et 2013, dans la province afghane du Helmand (frontalière du Pakistan, au Sud-Ouest du pays), concernant un certain "peeshak" : 

I believe 100% that there are still a few tigers in the region.

Late one night in Marjah, Helmand Province I saw this animal walking along the canal… it was much larger than even the dogs in the area which were quite large. But more telling it moved with the gentle grace of a cat unlike the face to ground sniffing or trotting that dogs often do. And it’s tail? Fell straight down and hooked up at the end into a “j”.

Did I mention that it had stripes? The following day I saw a kid going to school with a notebook that had a tiger on it so I grabbed it and (probably looking crazy) started asking everyone I saw if this animal was there. The consensus? this peeshak (cat) is a big problem because it eats goats out of people’s herds.

I never saw it again but I swear that I saw a wild tiger in Afghanistan. In rural areas that are fairly well cut off from modern society I think that it is very possible that a small population has eluded notice.

 

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