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TIGRE EUROPEEN, ACTUALISATION. 4.

31 Mars 2025 , Rédigé par Alain Sennepin

Ceci fait suite aux 3 premiers volets actualisant les données et l’approche sur la question du tigre européen, respectivement mis en ligne les 19, 21 et 25 mars 2025.

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.1.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.2.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.3.html

Ce volet comporte 2 parties. Aujourd'hui, nous fournissons une explication écologique à l'interaction entre un tigre et un prince kiévien il y a un peu plus de 9 siècles dans des marais d'Europe orientale. Nous étendrons dans les jours prochains la notion de compétition entre super prédateurs à l'échelle continentale et sur une période de plus d'un millénaire entre lions, tigres et pasteurs nomades.

LE GARDIEN DE LA FORTERESSE. La tanière du tigre, au plus profond des roselières impénétrables, est comme une cape d'invisibilité...  Un Homme parviendra toutefois à percer son secret : SERGUEÏ OULIANOVITCH STROGANOV, de la route de glace au tunnel de roseauxAu début de la grande guerre contre l’agresseur allemand, ce naturaliste russe se porte volontaire pour aller au front. Le 1er juillet 1941 , il rejoint la milice populaire de Leningrad. Lors des combats avec les ennemis sur le front, il est blessé près de la ville de Krasnoïe Selo puis commotionné près de la ville de Kolpino. Il est amené à Leningrad, qui est déjà assiégée. Après s'être remis des effets de sa commotion cérébrale, il se lance dans des travaux scientifiques : dans Leningrad assiégé, il travaille sur sa thèse de doctorat, ne l'interrompant que pour participer à la construction de la route de glace du lac Ladoga, la fameuse route de la Vie, ouverte le 20 Novembre 1941, et qui permit, au total, à 1 300 000 personnes de quitter la ville assiégée. Après la percée du blocus lors de l’opération Iskra de janvier 1943, le ZIN de l’Académie des Sciences peut finalement être transféré au Tadjikistan, et Stroganov s’installe à Douchanbé jusqu’en 1945, étudiant intensément les espèces de vertébrés méconnus d’Asie Centrale. Il réussit à explorer la tanière du tigre, en rampant sur près de deux cents mètres le long du sentier tracé par les nombreux passages du félin - un tunnel de végétation sauvage. La bête faisait toujours sa tanière à l'ombre des arbres, elle était couverte d'herbe piétinée, et à côté d'elle se trouvait une zone d'environ quarante mètres carrés, toute tassée et jonchée d'ossements d'animaux que le propriétaire des lieux avait tués. Il y avait une odeur âcre et nauséabonde tout autour. S. O. Stroganov conclut ses observations par la description suivante : « Le tigre de Touran est audacieux, secret et très sensible. Vous pouvez vivre de nombreuses années dans des endroits où vivent des tigres et ne jamais les voir. »

LA ROUTE DU DESTIN. Lors d'une de ses chasses dans une zone marécageuse de la région de Tchernigov (qu'il dirige entre 1078 et 1094), celui qui deviendra Grand Prince de Kiev à partir de 1113, Vladimir Monomaque, est attaqué par une "bête féroce" ("lyuty zver") qui bondit sur son cheval, provoquant la chute de la monture et de son cavalier.

Sur la route de Tchernigov...

Saül chute de son cheval sur le chemin de Damas, frappé par la Révélation Divine... Tableau du Caravage.

La victime ne lui donne pas d'autre dénominatif, alors que les autres prédateurs (ours, loups...) sont parfaitement identifiés par leurs noms d'espèce respectifs. Vladimir Heptner conclura en 1969 que l'agresseur était  un tigre (dès 1936, le zoologiste Boris Jitkov en avait d'ailleurs déjà émis l'hypothèse) . Cette façon qu'a cet animal de bondir sur les cavaliers se vérifiera et sera dûment répertoriée siècle après siècle, chez les mongols, les ottomans, les kirghizes, les cosaques... et encore une fois dans une ravine au Tadjikistan en décembre 1928... Dans ses "Instructions" (Poutcheniya detyam, 1096), voici comment le Prince avait contextualisé l'évènement : "J'ai lié de mes mains dix et vingt chevaux sauvages, des chevaux vivants, en chevauchant à travers la plaine... Deux aurochs m'ont renversé de leurs cornes, moi et mon cheval ; un cerf m'a blessé ; de deux élans l'un m'a piétiné, le second m'a blessé de ses cornes, un sanglier m'a arraché l'épée du côté, un ours m'a arraché la doublure du genou avec ses dents, une bête féroce a sauté sur mes cuisses et a renversé mon cheval avec moi ; et Dieu m'a gardé sain et sauf..."

LA LEGENDE RUSSE DE LA "BÊTE FEROCE". Par la suite, l'animal invisible est intégré dans les représentations collectives sous ce seul vocable, et on disait que cette bête vivait dans le sud ... Plus tard, les contacts de la Russie avec ses voisins se sont progressivement développés et des tigres de Perse et d'Asie centrale ont commencé à apparaître dans les ménageries royales et princières. Le marchand Fiodor Kotov, ayant vu un tigre touranien lors de ses voyages dans la ménagerie du Shah dans la ville de Qazvin, en a compilé une description dans les années vingt du XVIIe siècle. À cette époque, dans les livres russes, cet animal était appelé « babr » - un mot emprunté aux Turcs.

UN CONFLIT ENTRE SUPERPREDATEURS. Le Prince et le félin intervenaient dans la même niche écologique. L'un comme l'autre chassaient préférentiellement des chevaux sauvages, des aurochs et des sangliers géants. Le prince et son équipe pouvait tuer une centaine d'aurochs par an. Or, ce sont les aurochs, et notamment les grands mâles, qui régulent la population de tigres, et non l'inverse. Les buffles agissent de même en Afrique, en piétinant les portées des lionnes dans les marais, et, si possible, en tuant les lionnes elles-mêmes. Un souverain du Moyen-Orient en importa des milliers en provenance d'Inde au Moyen-Âge dans le but de protéger les troupeaux de ses sujets (Planhol)... Affaiblir ainsi la structure sociale des aurochs en visant prioritairement les grands mâles impliquait donc une sensible baisse de pression sur les tigres et facilitait leur croissance démographique. A contrario, capturer des troupeaux entiers de chevaux sauvages pour les domestiquer enlevait le pain de la bouche à des tigres plus nombreux, aux besoins alimentaires par conséquent plus importants. Enfin, l'invasion soudaine, massive et ostentatoire du territoire le plus intime du félin parachevait l'inévitabilité de la riposte. Qui, dans cette affaire, fut l'agresseur, et qui fut l'agressé?

DANS LE GRAND AMPHITHEATRE DE LA NATURE. "MONOMAQUE" est une épithète grecque qui signifie "LE GLADIATEUR"...

LION UKRAINIEN CONTRE TIGRE RUSSE. En 2021, Oleksandr Tsvelykh, chercheur à l'Institut de zoologie de l'Académie nationale des sciences d'Ukraineprivilégie lourdement l'hypothèse selon laquelle la "bête féroce" serait un lion, notamment développée par Charlemagne* en 1964, largement acceptée par nombre d'auteurs (comme l'indique Vladimir Heptner), sur des bases sans rapport avec l'étude de la biologie et de l'écologie réelle des grands félins, et pertinemment réfuté par Heptner lui-même en 1969. En particulier, l'analyse d'oeuvres picturales de la cathédrale de Kiev tendent à négliger le fait que l'art russe orthodoxe s'inspire directement, pendant tout le Moyen-Âge, des représentations byzantines, qui illustrent à la fois des scènes de la Bible et des réalités écologiques de cette péninsule hellénistique qui deviendrait plus tard la Turquie.

https://elementy.ru/nauchno-populyarnaya_biblioteka/436146/Zagadochnye_letopisnye_zhivotnye_Kievskoy_Rusi

Puis, dans une étude consacrée à la présence léonine dans l'ancienne Europe orientale, une étude ukrainienne (excellente et passionnante par ailleurs)**, publiée en novembre 2022, soutient également que la "lyuty zver" est un lion. Reconnaissant d'emblée qu'aucun indice archéologique n'indique la présence du lion d'Asie dans l'Europe médiévale, les auteurs font valoir notamment que la "bête féroce" est le dénominatif du lion dans la Bible. Pourquoi pas? Mais même dans le cas où le Prince aurait choisi cette référence (ce que, au reste, rien n’atteste dans ses « Instructions » (Poutcheniya detyam) dans lesquelles il mentionne cet épisode, comme nous venons de le voir), il l’aurait utilisée par pure projection (animal disparu de la région dès les débuts de l’ère chrétienne, connu de lui à travers quelques images pieuses?) face à un animal inconnu d’un volume et d’une détermination saisissante, à la hauteur duquel seule une évocation empreinte de sacré pouvait justifier la mésaventure princière. Tant d’autres après lui, et des siècles durant, nommeront « lions » les tigres qu’ils verront...  Ils indiquent aussi que seuls l'ours et le lion furent de dangereux prédateurs et compétiteurs de l'Homme dans les temps historiques (utilisant une référence sur l'Afrique orientale concernant les seconds). Ils ne mentionnent pas l'action récurrente et parfois gigantesque du tigre (en Asie méridionale et orientale notamment). Ils font valoir également l'abondance des références au lion dans les noms de lieux (comme la ville de Lvov par exemple). De fait, ceci ne prouve pas grand chose quant à une supposée présence persistante de l'animal réel dans la région (les Vénitiens "planteurs de lions", par exemple, utilisaient l'image de cet animal comme symbole de leur propre puissance, et ils furent très loin d'être les seuls dans des espaces vides de lions depuis longtemps).  Concernant l'espace ukrainien, l'abondance des références toponymiques au lion est directement liée à l'influence des tatars puis des ottomans, ces derniers ayant littéralement recouverts leur propre péninsule de zoonymes léonins (voir sur le sujet "Le paysage animal", Xavier de Planhol, 2004, page 557). Dans leur liste de travaux dont les auteurs semblent enclins à pencher pour l'hypothèse du lion, ils mentionnent l'étude de Vladimir Heptner publiée en 1969, dans laquelle celui-ci explique pourtant précisément et de façon étayée pourquoi la "bête féroce" du Monomaque ne peut qu'être un tigre. Le même auteur rappelle que les restes de lions découverts dans la rivière Ol'via (estuaire du Boug), abondamment mentionnés dans l'étude ukrainienne récente, appartiennent à la période allant du Vème au IIème siècle avant J.-C., qu'ils appartenaient à une ménagerie, et que, dès cette époque, c'est seulement leurs peaux et leurs os qui avaient pu être présentés au public... Comme nous le montrons dans le volet à venir (4B), le tigre a progressivement remplacé le lion en Eurasie occidentale puis en Asie centrale. Concernant le Caucase du sud-est (actuellement Géorgie, Arménie, Azerbaidjan), par exemple, cas très symptomatique et emblématique de ce phénomène  Heptner souligne que si, dans le Haut Moyen-Âge (à partir du IVème siècle) le lion était commun et chassé par les shirvanshaks (natifs de la région), ils ont totalement disparu de la région au Xème siècle, alors que les tigres prospéraient partout dans les plaines de ce même secteur entre Xème et XIIème siècles, voire plus tard, ainsi que dans les contreforts du Grand et du petit Caucase. Les grands félins lancéolés sont parvenus à se maintenir (en proportions moindres) dans le Caucase du Sud jusqu'au siècle dernier  (volet 3, mis en ligne le 25 de ce mois), soit 1000 ans après l'effacement de leurs cousins léonins.

 Nikolaï Vassilievitch Charlemagne (1887 – 1970), obtint le titre de candidat en sciences biologiques en 1936 sans soutenir de thèse ; en 1937, il soutint sa thèse de doctorat, intitulée « Zoogéographie de la RSS d'Ukraine ». Plusieurs de ses œuvres portent sur l'étude de la nature sous ses aspects historiques et culturels (par exemple, l'article « Faune et chasse aux alentours de Kiev il y a 900 ans » (1938), fondé sur l'analyse des fresques de la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev). À Kiev, alors occupée par les Allemands, il conserva son poste de directeur. En 1943, il suivit la collection du musée, transférée à Poznan (Pologne occidentale) par les autorités d'occupation . En 1945, il fut arrêté en Allemagne par les forces d'occupation soviétiques et rentra à Kyiv l'année suivante sans être inculpé, mais il ne fut plus autorisé à reprendre ses travaux scientifiques antérieurs. Après la guerre, il travailla au Département de la chasse et enseigna à l’Institut forestier de Kiev. En 1946, à propos du «Récit de la campagne d’Igor »,  Charlemagne fut le premier à suggérer qu'en Russie ancienne, « pardus » désignait le guépard. Cependant, son interprétation ne fut pas retenue. Dans plusieurs langues slaves (ukrainien, biélorusse, polonais, etc.), le mois de février était appelé « lyuty » ou « lutem ». La « bête de lyuty » est une figure assez mystérieuse du folklore russe.  N. V. Charlemagne suggéra que la « bête de lyuty » faisait référence à un lion des cavernes ayant survécu dans le sud de la Russie jusqu'au Moyen Âge. Cette idée fut soutenue par le zoologiste Igor Akimushkin.  Cependant, l'historien  V.V. Mavrodin a souligné que le climat de la Russie ancienne était mal adapté aux lions, qui évitent les zones forestières, mais parfaitement adapté aux léopards, qui vivent dans des conditions similaires dans l'Extrême-Orient russe, où les Cosaques et les explorateurs les qualifiaient de « bêtes féroces » aux XVIIe et XIXe siècles. Dans l’Azubrovnik, une encyclopédie russe du XVIe siècle, c'est le léopard qui est désigné comme la « bête féroce ». Mais seuls le lion et le tigre sont de facto en capacité de renverser à la fois cavalier et monture. Lucien de Samosate, auteur latin du IIème siècle de notre ère, évoque, à partir du témoignage que lui fit un scythe nommé Toxaris, comment, lors d'une chasse commune, un Scythe nommé Belit, descendant de cheval, se précipita pour sauver son frère juré Bast, qu'un lion avait déjà fait tomber de sa monture, saisi à la gorge et lacéré de ses griffes. Belit parvint à distraire le lion, mais la bête le tua également, recevant une blessure mortelle à l'épée au cours du combat. Les protagonistes de la bataille (les Scythes et le lion) furent enterrés selon la coutume scythe, dans des tumulus funéraires situés à proximité. Par ailleurs, une représentation remarquablement réaliste figurant sur un bol rituel en or (IVe siècle av. J.-C.) du tumulus de Solokha (Zaporozhye)  illustre, avec une précision ethnographique, deux Scythes, dont l'un abat un lion qui les attaque d'un coup de lance.  Et nous avons déjà mentionné plus haut, à propos du tigre, la "façon qu'a cet animal de bondir sur les cavaliers se vérifiera et sera dûment répertoriée siècle après siècle, chez les mongols, les ottomans, les kirghizs, les cosaques... et encore une fois dans une ravine au Tadjikistan en décembre 1928".

** On y découvre en particulier, une carte extrêmement bien faite de la présence du lion des cavernes et, à un moindre degré, du lion d'Asie dans les espaces correspondant aux actuelles Ukraine et Moldavie (seul le lion des cavernes est concerné dans le second cas). La présence du lion d'Asie en Europe orientale (à l'âge du bronze, en l'occurence), est également mentionnée en Hongrie et Bulgarie (d'où, comme dans l'espace ukraino-moldave adjacent,  ils seront remplacés par le tigre à partir du début de notre ère, à l'image de ce qui se produira dans l'espace caucasien quelques siècles plus tard, puis à partir de l'époque moderne en Asie centrale (volet 4BIS en préparation + travaux d'Annik Schnitzler 2019 dans le volet 3). La diminution de taille du lion des cavernes au cours du Pleistocène est aussi analysée, avec une très belle planche illustrative où sont inclus dans la comparaison les lions d'Asie et du Cap, et où l'on peut admirer un Prince qui régnait sur la région de Tchernigov de nombreux millénaires avant Vladimir Monomaque, et qui était un spectaculaire et fort robuste lion des cavernes... Voir le détail ici : 

https://link.springer.com/article/10.1007/s10914-022-09635-3

A SUIVRE. TIGRE EUROPEEN, ACTUALISATION. 4BIS. UN PARTAGE DU MONDE.

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