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RESURRECTION : PHASE 2

30 Juin 2009 , Rédigé par Alain Sennepin Publié dans #Retour du tigre en Europe

TUGAÏ, LA ROSELIERE ENCHANTEE
Impitoyablement détruite au cours du siècle dernier, la tugaï, forêt alluviale des fleuves d'Asie centrale, qui abritait une faune exceptionnelle, dont des tigres, est aujourd'hui dans un état relictuel. Les lambeaux de la forêt d'antan, qui s'étendait du Fleuve Jaune au Danube, ne représentent plus que des traces éparses,menacées d'assèchement du fait, notamment, des barrages érigés pour l'irrigation de la culture du coton.
Comme le montrait déjà le WWF dans un document remontant à 2001, les réserves créées pour préserver ce qui reste de ce milieu original n'ont pas les dimensions nécessaires pour lui assurer un avenir effectif.

Depuis le mois dernier, je contacte des spécialistes des rivières eurasiennes et de la mer d'Aral pour élaborer un projet de construction d'un véritable corridor végétatif des zones ripuaires du Xinjiang à la Mer Noire, prélude à l'introduction de noyaux familiaux de tigres dans ce milieu reconstitué.
Le choix de cette formule ne vise pas seulement une efficacité écologique (dans le sens technique du terme), mais se veut aussi porteuse d'une implication sociale et politique fondamentale quant à l'avenir de l'humanité, comme nous allons le voir.

DERRIERE LE CARACAL, LE TIGRE
Le Programme pour le Developpement des Nations Unies avait d'ores et déjà engagé un plan de préservation de la Tugaï dans une région ouzbèque du delta de l'Amou Daria, le Karakalpkstan. Les fonds attribués excèdèrent les deux millions de dollars. L'opération fut programmée sur les années 2005 - 2010. Nous nous informons pour en connaître les résultats d'ores et déjà obtenus.
En 1971, déjà, avait été ouverte dans la région la réserve de Badaï Tugaï, d'environ 6500 ha.
Les zones de protection de la Tugaï répertoriées par le WWF en 2001 en Asie centrale étaient au nombre de neuf. Malheureusement, comme nous l'avons  souligné plus haut, elles ne préservent pas plus la forêt alluviale que ne le font pour le tigre les réserves naturelles en Inde.
Sur le blog Karakalpkstan,  a été publiée, le 14 Juin, une page consacrée au tigre de la Caspienne
(taper: Karakalpakstan blog caspian tiger).
L'auteur y indique que jusqu'à l'invasion russe de 1864, les tigres ne constituaient en rien une menace pour les êtres humains, alors qu'ils vivaient à proximité immédiate des habitations, y compris dans la capitale, Tachkent.
Heptner et Sludskii avaient constaté des cas analogues au Tadjikistan.
Il précise également que le dernier tigre officiellement observé en Asie centrale le fut en 1974, dans le cimetière de Kegili, ville natale de sa femme...


LES VRAIES RAISONS DU MASSACRE DE LA TUGAÏ AU SIECLE DERNIER
Comme l'avait magistralement démontré François Terrasson, la peur de la Nature a poussé les hommes, au cours des derniers millénaires en particulier, à détruire les forêts, exterminer ceux des animaux sauvages non domestiquables à leurs yeux, à ériger des murs entre eux et "le milieu hostile".
Au delà, je pense avoir montré, notamment dans mon texte "Europe et grands félins" (document PDF téléchargeable à partir de mon site) que la civilisation reposait sur un tryptique social fondamental : communautés sédentaires, nomades pastorales, chasseurs - cueilleurs.
Aujourd'hui, la "civilisation" sédentaire (qui n'en est donc plus une mais une boursouflure monstrueuse, caricaturale et cancéreuse de ce qu'elle fut jadis), a tout englouti.

LES DIABOLISATEURS CREENT L'ENFER
On ne peut pas comprendre ce qui est le moteur réel des écocides et des "holocaustes" (génocides de tout poil si l'on ignore un "invariant anthropologique" fondamental de l'humanité : la peur de l'autre, et la résolution de cette peur dans une "désactivation symbolique".
C'est pourquoi une légère digression est ici nécessaire.
Pour des impératifs fondamentaux de sécurité mentale collective, "l'ennemi" doit être désacralisé pour être plus efficacement annihilé. De divinité crainte, il passe  au statut de rebut, déchet ou scorie.
Pour illustration, je choisirai l'exemple de la pyramide meso américaine (maya ou aztèque). Le fonctionnement est fondamentalement le même, d'ailleurs, pour les fétiches d'Afrique de l'Ouest.
Sacraliser un lieu n'a aucun sens jusqu'à l'époque protohistorique.. Pour la plupart des hommes (jusqu'aux années 1960 en dépit des injonctions idéologiques des "milieux autorisés"), tout est sacré, comme l'a montré Philippe Descolas en 2005 dans son ouvrage "Par delà Nature et culture". Chacun d'entre nous est à la fois un temple, une sentinelle et un soldat, que nous soyons animal, végétal ou minéral.
Les sociétés étatiques qui apparaissent partout dans le monde lors de la phase d'appauvrissement écologique de l'aride post neolithique tuent la poule aux oeufs d'or divine au fur et à mesure qu'ils croient se l'accaparer ("qui trop embrasse mal étreint"). Elles constituent donc, dans un monde spirituel dévasté par leurs soins, des "réserves naturelles de sacralité": les temples.
Plus le pouvoir est imbu de lui même, plus le temple est ostentatoire. C'est notamment le cas de la pyramide.
Mais, au départ, le lieu "à activer" est avant tout un trou à offrandes. En meso Amerique, on offre à la Terre d'énormes plaques de jade, qui sont des moteurs, des catalyseurs de sacralité. (En Egypte, c'est le corps du roi sacré, Horus végétant, donc fertilisant naturel, donc beaucoup plus proche, paradoxalement, de la pratique préhistorique de ce que ce qui fut pratiqué en meso - amérique ; ce n'est en rien ici l'objet, mais il y aurait beaucoup à dire de  l'apparentement du Pharaon au taureau, lui même lié, beaucoup plus fondamentalement, à l'hippopotame albinos...)
Quand les populations opprimées par les aztèques ou les mayas de l'époque classique se rebellent, elles"désactivent symbôliquement", en premier lieu, les pyramides, en creusant dans leurs fondations et en retirant les plaques de jade, c'est - à - dire leurs facteurs de sacralité. Sans elles, la pyramide n'est plus rien. Elle est morte.
Les Goldes (ethnie de Dersou Ouzala) et les Udeghe disent: "Sans le tigre, la forêt n'est rien".
Les Nations cristallisent leurs saints, comme la Montagne ses diamants (Métropolite de Los Angeles, cité par Vladimir Volkov en tête de son ouvrage "Vladimir, le Soleil Rouge").
La Montagne cristallise sa Merveille et sa Gloire (Martial, poète latin, à propos du tigre "La Merveille et La Gloire des Montagnes d'Hyrcanie").

Les sédentaires virent leur existence même mise en péril par les Nomades Pasteurs.
En Europe, occidentale, le personnage le plus connu 15 siècles après sa mort  est Attila.
En Europe Orientale (Russie incluse), c'est Gengis Khan.
En Crimée, à l'époque médiévale, les sédentaires étaient razziés par les nomades, dans un environnement naturel où les herbes étaient si hautes que les tatars sur leurs petits chevaux n'étaient pas visuellement discernables.
Les Russes voulaient détruire la civilation pastorale.
Lors du Blietzkrieg de 1864 et années suivantes (voir les raisons évoquée dans Svetlana Gorshenina. 2003. Explorateurs en Asie centrale. Olizane eds.) ils ont transformé, au début du 20ème siècle, le tigre des roselières en rebut (vermine, peste agricole).
En le détruisant, ils ont désactivé symbôliquement la Tugaï, ils ont détruit son catalyseur de sacralité, prélude à sa propre annihilation. "Sans le tigre, la Tugaï ne vaut plus rien ".
Or, qui était visée en premier lieu, sinon la civilisation pastorale elle même, qui avait historiquement menacé le cancer sédentaire, et qui vivait en bonne intelligence avec les grands prédateurs sauvages, en Ouzbekistan, au Tadjijkistan et aussi plus à l'Ouest?
Le grand incendie de la forêt alluviale dans la décennie 1930 - 1940 a eu comme prélude (1929 - 1931) la destruction physique de plus d'un tiers de la population kazakhe.


LE MALHEUR DES TEMPS
Le vingtième siècle fut un siècle de malheurs majuscules, générés par des sourds et aveugles (mais pas muets) qui ne furent que les héritiers de deux courants historiques.
Le catholicisme, quand il fut enchassé dans le pouvoir royal, devint en Occident l'équivalent du légisme en Chine ancienne (voir Alain Lévy, Les fonctionnaires divins, 1989): le "Ciel" et la Terre ont, (c'est ce qu'ils disent) des intérêts divergents et ceux du "Ciel" priment sur ceux de la Terre.
Cette idéologie, fortement perturbée par le changement paradigmatique qui déboucha sur l'ère moderne,
c'est - à - dire la Renaissance,(voir les conflits et les durcissements identitaires aux conséquences particulièrement atroces qui s'étendirent sur 250 ans), fut en fait renforcée par cet épisode, l'ère moderne ayant comme principale idéologie la REIFICATION (la transformation du sujet en objet, la chosification des êtres). Ce fut l'équivalent de la bombe atomique idéologique pour la culture judeo - catholique dans laquelle baignait l'Europe depuis près d'un millénaire. Le bras armé, la réification froide, efficace, mortelle,  fut utilisée massivement par le commanditaire diabolisateur depuis les siècles des siècles.
Ainsi, depuis 5 siècles, sont systématiquement diabolisés, péjorés, amoindris, infantilisés, celles et ceux destinés à la réification, quel que soit leur âge, sexe, race, nombre de pattes ou de pseudopodes, organisation interne fermentaire ou chlorophylienne....

La Tugaï, c'est la pyramide.
Détruire le tigre, c'est désactiver symboliquement la Tugaï.
Sans lui, elle n'est plus rien.
Elle peut être annihilée, après avoir été réifiée.


Nicolas Baïkov ( voir page publiée le même jour) a évité celà. La taïga n'était pas liée au monde de la civilisation pastorale. Sa spiritualité intrinsèque n'était pas porteuse de danger insupportable. Il a su la sublimer, ce qui restera à son honneur, pour toujours.


DANS QUELLE "SOCIETE" VIVONS NOUS?
Nous vivons dans une société où la réification est Reine, et où l'anonymat, l'indifférence, est la régle.
C'est un monde qui n'en est pas un, puisqu'il est, étymologiquement, imMONDE.
C'est une société où le Pouvoir encourage les gens à se comporter de façon ingNOBLE.
Dans ce chaos barbare, fait de bruit et de fureur, les formes reliques et dégradées des civilisations alternatives, agissent pour survivre, et sont vécues en tant que telles, comme des parasites. C'est le cas des animaux sauvages (les habitants des lotissements sont dans le lamento téléphonique chronique auprès du "piégeur agréé" parce qu'une "fouine" a dégradé leur laine de verre).
C'est aussi celle des "Roms" disons plutôt manouches, chasseurs cueilleurs horticulteurs venus du Rajastan il y a 13 siècles, dans un Univers européen labyrinthique qui n'est plus le leur, où certains cherchent à "s'intégrer" à l'immonde sédentaire, perdant ainsi toute dignité et déperissant de chagrin, et d'autres agissant en parasites, comme les renards et les fouines, n'ayant plus de lieu "à eux", absorbés par les metastases de la sédentarité.
Ces Roms sont au moins 10 millions en Europe, perçus comme des moins que rien, des déchets, des scories, au même titre que le furent les aborigènes en Australie ou en Asie du Sud, les pygmées et les pygmoïdes en Afrique centrale, orientale et australe, et les amérindiens dans les deux Amériques.
Il y a quelques siècles, un voïévode roumain, après les avoir fait travailler dur sur son domaine en tant que journaliers manouvriers, les faisaient grimper dans les arbres et abattre par ses archers. Il appelait ceci "la chasse aux corneilles".
Ils sont depuis plusieurs mois, en Hongrie, abattus par dizaines par des "escadrons de la mort".
En république Tchéque, un groupuscule politique ayant pignon sur rue prône "la solution finale du problème tzigane"...
Dans le même temps, Xavier De Planhol, géographe reconnu de l'école française, publie, dans un numéro spécial du magazine "L'histoire" de Janvier de cette année, un article consacré aux relations hommes - animaux où il conclut:
 "Jamais l'animal sauvage n'acceptera le partage (!!!!?) de la Terre.
Et l'Homme devra, sans défaillance, non seulement monter la garde aux frontières de l'espace QU'IL S'EST RESERVE, mais au coeur même de celui - ci, veiller sans relâche, et tuer sans pitié."
Christian Gerondeau, dans le magazine Valeurs Actuelles du 25 Juin, explique pour sa part dans la chronique "Parlons vrai", défendant l'énergie nucléaire, la productivité en général et notre mode de vie dans son ensemble, que  "la crise actuelle est là pour nous rappeler quelles sont les véritables priorités : préserver de la pauvreté et de la maladie les quatres cinquièmes de l'humanité, améliorer le niveau de vie du cinquième restant (c'est très exactement ce que fut l'optique colonialiste des positivistes du 19ème siècle), et cesser de dépenser en vain nos ressources dans l'illusion de sauver la planète".
Ces " véritables priorités" sont, malheureusement, celles là même qui aboutissent à l'extermination des animaux sauvages, à l'exclusion sinon au massacre des tziganes, au suicide des employés et à la misère sociale et morale généralisée.
Une société où, le 14 Juin, une passante découvre le cadavre d'un ours dans un état de décomposition avancée (probablement échappé d'un cirque), dans un sentier de la commune de Cormeil - en - Parisis, dans le Val d'Oise, à une quinzaine de kilomètres de Paris, n'est pas une société.
Une société où, le 29 Juin, à Bellerive, dans l'Allier, un petit poulet vraisemblablement tombè d'un  "poulailler ambulant" en route pour l'abattoir, se trouve seul au milieu des voitures passant en tous sens, qui ne doit la vie sauve et un peu de sérénité recouvrée (ou nouvellement acquise, devrai - je dire)  qu'au miracle improbable du surgissement du néant de grosses mains secourables (merci pour lui, mon cher frangin!) n'est pas une société.


REMETTRE TIGRE ET HOMME SUR LEURS PATTES
En Inde, deux réalités se confrontent:
Celle du pays traditionnel, où les tigres, comme à Tachkent où dans certaines zones du Tadjikistan et de l'Afghanistan jadis, saluaient bergères, bergers et troupeaux au crépuscule, quand ceux - ci  rentraient au village, au crépuscule, dans la vallée de Sariska.
"GRRRROOUUUUUFFFF" (communication personnelle du 20 Janvier 2008 du Professeur Pedro Joao Galhano Alves, auteur d'une thèse, en l'an 2000, sur le sujet, à partir d'une étude de terrain réalisée sans les années 1994 - 1997).
Celle du tsunami modernisateur et destructeur des solidarités sociales (mais aussi le pouvoir "céleste" des périodes antiques) : il est judicieusement illustré, dans une version de l'Adhyatma Ramayana, par VIRADHA, le démon mangeur d'hommes.
Celui - ci est un géant, tenant dans une de ses mains un buffle d'eau domestique décapité, dans l'autre un trident avec une brochette de 6 têtes humaines, et munies de défenses acérées, chacune supportant un grand animal sauvage embroché, l'une un éléphant, l'autre un tigre.
Le "mangeur d'hommes" (et c'est parfaitement logique pour ces populations) est, de fait, un destructeur universel.
Ses porte - voix, chez nous, sont messieurs de Planhol, Gérondeaux, Allègre, parmi beaucoup, beaucoup d'autres. Ces gens ne doivent en aucun cas être haïs.
C'est simplement leur idéologie mortifère qui doit, elle, être vaincue.

Hayao Miyazaki, le merveilleux réalisateur de "Princesse Mononoke" (1997) fait dire au narrateur, au début du dessin animé :
"La forêt fut  alors défendue par des animaux immenses, comme il en existait à l'aube des temps"... Et plus tard : "Nous sommes revenus du pays des morts pour sauver la Forêt (la sylve originelle)".

Aujourd'hui, nous prenons un chemin symétrique, pour aboutir au même résultat.
Nous allons bâtir la pyramide d'abord, puis l'activer ensute, comme le faisaient les anciens égyptiens, et à l'inverse de ce que faisaient les anciens méso - américains.
A la différence des deux, nous allons construire avec des végétaux, et activer le tout avec des animaux ; ainsi,
"l'animal sacré sera protégé par des végétaux immenses, tels qu'ils existaient à l'aube des temps".

Mais pour celà, nous devons impérativement
désactiver symbôliquement
le VERADHA qui est au coeur de nos sociétés modernes.
Nous allons nous y employer.
Sans haine.
Avec lucidité. Et détermination.

Lueur? Signe des temps?
Le cerf de Boukhara était, avec le sanglier, la proie favorite du tigre des roselières.
Le dernier cerf du Syr Daria fut abattu en 1962.
Quarante sept ans après, le 26 Mai 2009, le WWF Russie a relâché 10 individus dans la tugaï, au Turkmenistan.
La maison se reconstruit.





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NICOLAS BAÏKOV : LA PAROLE AU TIGRE

30 Juin 2009 , Rédigé par Alain Sennepin Publié dans #Retour du tigre en Europe

MORT D'UN HOMME DESESPERE
Il y aurait eu un demi - siècle l'an dernier, le naturaliste Nicolas Baïkov mourait  à l'âge de 86 ans en Australie, où il s'était retiré 2 ans plus tôt, en 1956. Peu connu du grand public, c'est pourtant lui qui a introduit le tigre russe dans l'imaginaire européen moderne. Ethnographe et officier de l'armée impériale, il explora la Mandchourie orientale entre 1902 et 1916, et participa à la première guerre mondiale en Europe.
Puis, depuis son lieu d'exil, Harbin, où il s'était installé en 1922, il publia de nombreux ouvrages sur ses voyages et découvertes, dans lesquels le sentiment de liberté, de force et de grandeur exprimée par la Nature et ses habitants dans les régions qu'il explora est déterminant (la forêt y est appelée "Chou - Hai" qui signifie "l'Océan sylvestre").
Ses ouvrages les plus célèbres, après une première publication en France en 1938, ont été réédités chez Payot à l'initiative de Michel Jan en 2002 et 2004.
Dans le cadre de sa mission au sein d'une unité de protection du chemin de fer extrême oriental, Baïkov a chassé et tué de nombreux tigres. Mais ces animaux le fascinaient par ailleurs, et il donna la parole à l'un d'entre eux dont il fit le personnage principal de sa nouvelle "Le Grand Van".
Dans cette histoire, l'auteur y exprime la nostalgie d'un monde détruit ou en voie de l'être, et où transparaît le remords d'un agent de cette destruction.

COMPREHENSION DE LA SACRALITE DE L'ANIMAL
Baïkov montre aussi ce que fut la dimension réelle du drame écologique et social qui s'est joué en Mandchourie entre 1880 et 1930 : les bouleversements provoqués par l'avancée du chemin de fer modifièrent le comportement des grands animaux : attitude résolument offensive et augmentation considérable des conflits directs et sanglants à l'encontre des envahisseurs, fuite dans des zones refuge en Corée.
Dans cette pénisule, la densité de ces animaux devint très importante. Le contraste entre la dévastation écologique de la Mandchourie et la grande richesse faunistique de la Corée est souligné aussi bien par des voyageurs occidentaux en extrême - orient que par le célèbre guide autochtone Dersou Ouzala.
Les "nuits des fauves" décrites par Baïkov en Mandchourie, pendant lesquelles les tigres pouvaient parfois entrer dans les maisons et dévorer leurs habitants s'intensifièrent alors considérablement dans la péninsule coréenne.
De nombreux voyageurs témoignent de la présence à la fois régulière et ostentatoire de tigres et de léopards à Seoul. Ces animaux n'éprouvaient pas la moindre crainte de l'homme.

L'ethnologue Baïkov rend également compte des croyances des populations locales concernant le tigre, et de leur attitude à son égard.
Cette "culture du Tigre" concerne la Mandchourie russe et chinoise, et, plus encore, la Corée.
Fondamentalement, l'animal est perçu comme l'incarnation de l'Esprit de la Montagne.
Les indigènes de la taïga érigent en l'honneur du fauve de petits temples, avec des inscriptions pour implorer sa grâce et son indulgence, des images du tigre sur du papier fin, des cierges aromatiques...
De véritables sacrifices humains sont offerts à l'animal (la victime, un voleur par exemple, est ennivrée, attachée à un arbre à un point de passage régulier du grand félin, puis dévorée vivante).
L'âme d'un grand homme vient un jour habiter le corps du Grand Van, puis, à la mort de ce dernier au sommet d'un mont sacré, passe dans une fleur de lotus.
En Corée, les voyageurs ont souvent décrit avec admiration ces "montagnes de diamant" où "le tigre règne en maître", "les grands tigres à fourrure, l'honneur de la faune coréenne".
Dans "le Grand Van", le dépositaire de cette culture est un trappeur chinois, Toun - Lin.
De plus en plus inquiet devant les bouleversements imposés par la modernité déferlante, le vieil homme constate la mort, inexpliquée, du  grand serpent qui vivait depuis toujours dans sa cabane, à ses côtés.
Dans un pays bouleversé, recru de chagrin, il décide alors de s'offrir en sacrifice au Grand Van, remède radical face à l'ampleur du mal.
Mais l'animal, qui s'était déchaîné contre les chasseurs russes depuis des mois, a finalement été abattu avant l'arrivée du vieil homme sur les lieux. Celui - ci lui consacre alors une veillée funèbre, pendant laquelle il le supplie de revenir à la Vie...
Comme toute divinité, l'animal sacré "entre en dormition" : "Son corps se serait pétrifié, formant un tout avec la saillie d'un rocher de granit et dominant les ondes figées de toutes ces crêtes montagneuses".
Cette description évoque irrésistiblement un mont situé beaucoup plus à l'Ouest, près du village d'Ivolga, en Bouriatie. Celui - ci ressemble à la gueule ouverte d'un tigre. Il était autrefois un haut lieu de rites et de sacrifices chamaniques (des centaines d'animaux étaient parfois offerts à l'Esprit de la Montagne). Centre officiel du bouddhisme en Russie, le temple d'Ivolguinsky Datsan a été bâti en 1946 dans ses environs immédiats. D'imposantes statues colorées de "tigres gardiens" trônent à l'entrée de la pagode.

La vie et l'oeuvre de Nicolas Baïkov comme celle de Vlasimir Arseniev, auteur de Dersou Ouzala, résument de fait les malheurs et les déchirures des premières décennies du XXème siècle en Russie, où l'apocalypse écologique alla de pair (et il en est toujours ainsi) avec l'apocalypse politique et sociale.

Comme nous l'avons montré et décrit à maintes reprises sur ce blog, les conséquences dramatiques sur la Nature de l'arrivée de la "Civilisation" via la réalisation d'une ligne de chemin de fer transcontinentale ne concerna pas que la Sibérie, mais aussi l'Asie centrale, où les conséquences furent plus funestes encore, puisque la forêt alluviale fut détruite, contrairement à la taîga, et où les tigres ne purent survivre.

RECONSTRUIRE L'AVENIR
Nous savons aujourd'hui que tigre d'Asie centrale et tigre de Sibérie constituent une seule lignée génétique, dont le second ne représentait d'ailleurs, jusqu'au siècle dernier, qu'une fraction minoritaire, et dont la distribution s'étendit à plusieurs reprises jusqu'à l'Europe orientale au cours de la période historique.
Une politique résolue créant les conditions d'un redéploiement de la distribution de ces animaux contribuera de façon déterminante à réouvrir un avenir stable et solide pour les grands félins comme pour les communautés humaines vivant dans leur immédiate proximité (et bien plus encore, comme nous l'indiquons dans l'autre page publiée ce jour).
Elle sera, aussi, un hommage rendu à Nicolas Apollonovitch Baïkov, naturaliste européen qui a su ouvrir les yeux, mort désespéré à des milliers de kilomètres de son pays, que le siècle a broyé.
Sans doute lui devons nous celà. Et nous allons faire ce qu'il faut pour que N. Baïkov, comme Toun - Lin, comme le Grand Van, n'aient pas lutté ni souffert en vain.
Citons, en conclusion, les derniers mots de la Nouvelle:
"Mais il viendra un temps où le Grand Van se réveillera et fera retentir, à travers monts et forêts, sa voix puissante que vont répéter des échos sans fin. Le ciel et le terre en frémiront et commencera à éclore, en beauté imcomparable, la fleur sacrée du lotus".


A LIRE:
Arseniev (V). 2007. Dersou Ouzala. Petite Bibliothèque Payot.
Baïkov (N). 1938. Le Grand Van. La vie d'un tigre de Mandchourie. Payot.
Baïkov (N). 1938. Mes chasses dans la taïga de Mandchourie. Payot.
Baïkov (N). 2002. des tigres et des hommes. Payot.
Baïkov (N). 2004. Dans les collines de Mandchourie. Payot.
Berg (L). 1941. Les régions naturelles de l'URSS. Payot.
Colossimo (J.F). 2008. L'apocalypse russe. Fayard.
Heptner (V.G), & Sludskii (A.A). 1992. Mammals of the Soviet Union. Vol. II, part 2. Carnivora (hyaenas and cats). Brill eds.
Madec (L) et St Guilhern (C.E). 2006. Voyageurs au pays du matin calme. Omnibus eds.
Sennepin (A). 2008a. Un tigre européen oublié. Lettre de la SECAS 52, Janvier, 20 - 22.
Sennepin (A). 2008b. Etats - Unis, Europe, Russie et leurs grands félins captifs : la croisée des chemins. Lettre de la SECAS 55, octobre, 16 - 17.
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