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TIGRE EUROPEEN, ACTUALISATION. 6BIS.

15 Avril 2025 , Rédigé par Alain Sennepin

TIGRES ET HOMMES AU COEUR DU MONDE, OU : LA MERE BIOLOGIQUE DE LA CULTURE OUEST-EUROPEENNE DU TIGRE

Ceci fait suite aux 5 premiers volets de cette actualisation (le quatrième en deux parties), respectivement mis en ligne les 19, 21, 25, 31 mars, 2 et 11 avril 2025, ainsi qu’à la première partie du 6ème volet, mise en ligne le 13 avril 2025.

 

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.1.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.2.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.3.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.4.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/04/tigre-europeen-actualisation.4bis.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/04/tigre-europeen-actualisation.5.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/04/tigre-europeen-actualisation.6.html

La forêt des nuages du sud de la mer Caspienne est la mère des forêts européennes, et dans ce jardin d'Eden, hommes et félins ont entretenu des relations bien plus complexes qu'un simple rapport de prédation/compétition (le thème romain de la capture des tigreaux n'est pas né de rien...). Le mythe de Dionysos a rendu mentalement admissibles les réalités hyrcaniennes pour l'esprit gréco-romain...

LA FORÊT DES NUAGES. Lors du dernier épisode glaciaire, de nombreux animaux de toutes espèces sont venus se réfugier dans le complexe végétal du sud de la Caspienne, dans les contreforts des monts Zagros et Talysh, zone libre de glace du fait de sa situation géographique et topographique bien particulière. La carte de la forêt des nuages, serpent vert du sud de la "mer hyrcanienne" des grecs, est visible ici :

 https://matinabad.com/en/hyrcanian-forests-iran/

Lorsque les glaces se sont retirées, arbres et autres essences végétales ont reconquis les zones tempérées européennes à partir des zones refuge. Les forêts hyrcaniennes sont donc souvent considérées comme étant à l'origine des forêts européennes : Mère Hyrcanienne, Fille Hercynienne .

DANS LE JARDIN D'EDEN, CHACUN CHERCHE SON CHAT. Pendant des dizaines de milliers d'années (à tout le moins) hommes et félins d'Eurasie occidentale ont cohabité, vivant en proximité immédiate quasi quotidiennement, et ont donc appris (les uns comme les autres) à vivre dans un climat mental d'"apprivoisement croisé" relatif, plus ou moins consistant ou fragile selon les circonstances et les contextes  (Elizabeth Marshall Thomas donne des exemples éclairants à cet égard dans son livre "Tribe of Tiger", et ce qui a fonctionné entre chasseurs-cueilleurs et lions dans le Kalahari jusqu'à une époque récente s'est certainement produit avec des lions des cavernes en Europe occidentale, puis des tigres dans le bandeau vert hyrcanien). Il n'était donc peut-être pas extraordinairement difficile pour des "hommes de terrain" comme les Scythes de fournir  aux romains des portées de tigreaux sans se mettre en danger eux-mêmes... L'épisode de l'esclave fugitif Androclès qui soigne la patte d'un lionceau blessé, puis protégé d'autres fauves par celui-ci des années plus tard dans le cadre des jeux du cirque (décrit en détail par Anne Bernet) révèle simplement une réalité universelle et intemporelle. Les nomades d'Eurasie centrale et occidentale ont toujours cherché à inclure les grands félins (lions tigres, léopards, onces) à leurs communautés, et ce de façon très concrète (l'épopée kirghize MANAS en fait foi, de même que l'utilisation attestée d'une once comme chien de chasse... et les propos du Président de ce pays à propos de ce même animal en 2016 sont tout simplement impossibles et inconcevables dans la bouche d'un homme politique occidental) (pour le détail, se reporter au volet 3 "Le jardin d'Eden"). Voir aussi : Andreï Fomenko, un russe "d'esprit Kirghize" qui rêve d'un roman sur le dernier tigre du pays, qui pourrait devenir un symbole pour l'Asie Centrale dans son entièreté :

https://moscowartmagazine.com/issue/72/article/1542

Des témoignages de chasseurs français entre la deuxième moitié du XVIIème siècle et la première moitié du XIXème, confirment et renforcent cet état de fait : onces et léopards, mais aussi tigres et lions, utilisés comme auxiliaires de chasse (ils sont alors appelés "YOURZES" en ces circonstances), villages où les "chats-tigres" (léopards?) évoluent librement, comme des chiens...

https://median.hypotheses.org/2822

Dans son "Voyage en Russie" (1858), Alexandre Dumas illustre bien la variété de situations et comportements, à partir de témoignages recueillis dans le Caucase (un tigre impérieux qui rançonne les gens de leur pain, puis devient plus exigeant, et finit par mourir sous les balles d'une troupe de cosaques (5 hommes meurent à cette occasion, n autre grand félin va ostensiblement prendre son bain chez un couple qui se préparait à prendre le leur, et meurt la tête fendue d'un coup de hache par la femme de la maison, un troisième reste parfaitement calme quand un enfant vient jouer avec lui au centre d'un village)... Voir pour le détail :

https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Caucase_(Dumas)/23

Le second des cas cités précédemment est d'ailleurs dûment répertorié dans une étude sur le tigre en Azerbaidjan mise en ligne il y a 2 ans :

https://bakuresearchinstitute.org/en/extinct-big-cat-in-azerbaijan-the-turanian-tiger/

En 1859, Dumas revient sur le sujet dans une nouvelle où un vigoureux chasseur daghestanais accompagné d'un jeune et timide tchétchène combattent un tigre qui terrorise la région, et que l'on voit, sur le patio de son antre, jouer avec un crâne humain comme un chat avec une balle...

 

https://beq.ebooksgratuits.com/vents/Dumas_Ammalat_Beg.pdf

ZAGREUS, EPIPHANIQUE. DIONYSOS L'HYRCANIEN.  Le mythe de Dionysos constitue un pont culturel entre la cosmologie des pasteurs nomades et la pensée gréco-romaine. Celui-ci n'est qu'une énième version d'une légende qui s'enfonce dans la nuit des temps (comme celle des cyclopes). "Dionysos" est en fait un processus, chemin et sillage (comme Vishnou). Il meurt, puis renaît sous une forme différente, à de nombreuses reprises. Sa première incarnation connue est Zagreus, fils de Zeus et Perséphone. Incarnation du principe masculin, il vit dans les monts Zagros, aux côtés de Gaia, principe féminin.  Il  est qualifié de "plus haut de tous les dieux"...  Démembré et dévoré par les Titans, il est sauvé par Athena qui parvient à récupérer son coeur (celle-ci se comporte en ISIS grecque : la déesse égyptienne avait retrouvé les morceaux de son mari Osiris disséminés par son frère Seth).  L'écrivain Laurent Gaudé s'appuiera sur cette légende de Zagreus dans "Onysos le Furieux", 2000, Actes Sud.   Les Titans sont foudroyés par Zeus. De leurs cendres, naît l'Humanité... POUSSIERE TU ES...  Un avatar tardif de Zagreus, "Dionysos", devient un tigre pour s'emparer de la nymphe Alphésibée. Face au fleuve Stollax, celle-ci accepte l'animal comme monture, qui, avec sa cavalière, traverse "l'Ocean Terrestre" des babyloniens, dont l'hydronyme sera changé à cette occasion: il deviendra LE TIGRE.

Eugène Delacroix, 1834.

Si Alexandre n'a finalement pas pu suivre jusqu'au bout le sillage du TIGRE BLEU DE L'EUPHRATE (Laurent Gaudé, 2004, Actes Sud), l'apparition du Lion bigarré (LEO UARIUS) a été, pour les Romains, une forme d'EPIPHANIE : la manifestation d'une réalité cachée.

L'article conclusif (volet 7) à ce cycle d'actualisation sera mis en ligne dans un peu plus d'1 mois, le 19 mai 2025. Il sera intitulé "UNE GRANDE PATTE DE TIGRE SECOURABLE".

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TIGRE EUROPEEN, ACTUALISATION. 6.

13 Avril 2025 , Rédigé par Alain Sennepin

MIRAGES HYRCANISTES ET COMPLEXITE HYRCANIENNE. 

Ceci fait suite aux 5 premiers volets de cette actualisation (le quatrième en deux parties), respectivement mis en ligne les 19, 21, 25, 31 mars, 2 et 11 avril 2025.

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.1.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.2.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.3.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.4.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/04/tigre-europeen-actualisation.4bis.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/04/tigre-europeen-actualisation.5.html

Ce volet est en 2 parties. Nous allons montrer aujourd'hui comment s'est constituée historiquement une culture du tigre en Europe de l'ouest.  Les Romains de l'Antiquité, à partir de leurs interactions avec le tigre occidental, ont construit autour de cet animal un récit, dont le caractère mythologique s'est amplifié au Moyen-Âge puis à l'époque moderne, périodes où les relations des européens de l'ouest avec ce grand félin furent à peu près inexistantes. Dans quelques jours (volet 6B), nous présenterons certaines réalités méconnues des relations entre communautés humaines du sud de la mer Caspienne et tigre europersan dans son environnement, explicatives dans une large mesure du récit romain initial.

TRIOMPHES IMPERIAUX, "JEUX DU CIRQUE" : CONSTRUCTION DE "L'HYRCANISME". Sources principalement consultées ici (hors publications mises en ligne) : Anne Bernet. Les gladiateurs. 2002. Editions Perrin. Michel Pastoureau. Bestiaires du Moyen-Âge, 2011, éditions du Seuil. Les plus belles légendes du Moyen Âge, Michel Stanesco, 2009, éditions Omnibus.

Les Romains font connaissance avec le tigre des forêts d'Hyrcanie (qui bordent le sud de la mer Caspienne -mer"Hyrcanienne" des Grecs- d'ouest en est) lors de la campagne de Pompée contre Mithridate entre 66 et 63 av. J.-C. L'écrivain Varron, qui accompagne le militaire, décrira le "lion bigarré" (Leo uarius) et le présentera comme très difficilement capturable car trop rapide pour ses poursuivants. Lors de son triomphe en 61, Pompée ne peut en présenter un seul, alors que d'autres grands animaux sauvages sont en très grand nombre lors de la cérémonie (bis repetita en 55, quand il fait massacrer des centaines de lions et de léopards). D'abord "incapturable", puis capturé, le tigre de la Caspienne est considéré comme "indressable" dans un premier temps (le premier qui fut capturé et présenté provoqua une telle peur que personne n'osa le combattre directement, et il fut tué dans sa cage).  Puis le discours à son endroit évolue, lors de ce que Pierre Scneider qualifie de "Fulgurante carrière littéraire" de l'animal dans la Rome antique.  Des tigres grecs au tigre romain (IVème siècle av. J.-C., IIème siècle apr. J.-C.) Une forme de divergence culturelle ? Pierre Schneider. Publications de l’Ecole française de Rome, 321-325, dans : « Circulations animales et zoogéographie en Méditerrannée. », Et. Med. 9, 2024, sous la Direction de Christophe Chandezon, Bruno D’Andrea et Armelle Gardeisen.

https://books.openedition.org/efr/64876?lang=fr

De fait, le tigre a été incomparablement moins maltraité par les Romains que le lion (sans même parler du léopard). Le principe politico-idéologique des triomphes impériaux et jeux de l'amphithéâtre est la célébration de la puissance de Rome sur le Monde, qui repose sur le massacre ou l'humiliation (à l'image des Egyptiens, des Assyriens, et à l'imitation des Carthaginois, à une échelle encore plus vaste, totalement inédite dans l'Histoire humaine) et les animaux symbolisent les régions conquises et les peuples anéantis ou asservis. L'impact de l'action romaine sur les écosystèmes et les sociétés, sur terre comme sur mer, est à proprement parler hallucinante*, et les "milliers de tigres capturés" pour les combats contre des gladiateurs... (Rossi, Lorenzo & Scuzzarella, Carmelo & Angelici, Francesco. (2020). “Extinct or Perhaps Surviving Relict Populations of Big Cats: Their Controversial Stories and Implications for Conservation”)

https://link.springer.com/chapter/10.1007/978-3-030-42335-3_12

... sont un phénomène epsilonesque en regard de ce qu'ont eu à subir lions, éléphants et tant d'autres. On peut même envisager un rôle historique significatif de Rome dans le basculement de la prévalence écologique du lion vers le tigre en Eurasie occidentale entre âge du fer tardif et haut moyen-âge (voir à ce sujet les volets 4 (paragraphe « lion ukrainien contre tigre russe ») et 4BIS). "Economisés" du fait de leur valeur particulière, les tigres combattants épargnés gagnent en expertise et férocité au fur et à mesure des affrontements... Des auteurs comme Virgile et Martial s'interrogent sur la férocité du tigre d'Hyrcanie (le premier, dans l'Enéide, évoque la complainte de Didon, éprise d'Enée et qui, lui reprochant "son coeur de pierre", suggère qu'il a été élevé par des tigres hyrcaniens (la complainte de Didon sera reprise à l'époque moderne :« Nourriçon d’Hyrcanie, infame sans pitié, | De tes hostes bourreau sous ombre d’amitié » (La Troade, 1579, acte IV))... Le second, qui assiste à la tuerie d'un lion par l'un de ces animaux, semble pencher pour une acculturation à la cruauté romaine : "Habitué à lécher la main d'un maître confiant, un tigre, la merveille et la gloire des montagnes de l'Hyrcanie, a déchiré de sa dent impitoyable un lion furieux. Jusqu'ici, on n'avait rien vu de pareil. Tant qu'il vécut dans les forêts, ce tigre ne fut jamais si audacieux, mais depuis qu'il est parmi nous, il est devenu plus féroce" (dans "Des Spectacles",20). Tacite évoque la guerre d’Hyrcanie, la révolte d’une province orientale du royaume des Parthes sous Vologèse, à l’époque de Néron et de la conquête de l’Arménie par Corbulon, Sénèque en parle dans ses tragédies « Hippolyte" et "Thyeste", Lucain l’associe toujours à l’atrocité barbare.

 

(Tacite, Annales, XIII, 36 ).

(sive Hyrcani celant saltus (« soit que les bocages d’Hyrcanie les abritent », Hippolyte, I, 1) ; an sub æterna nive | Hyrcana tellus (« est-ce, sous une neige éternelle, la terre d’Hyrcanie ? », Thyeste, IV, 1) ).

(« Comme les tigres, lorsque sur les pas de leurs mères ils ont bu dans les forêts d’Hyrcanie le sang des troupeaux égorgés, ne dépouillent jamais leur férocité, ainsi, Pompée… » (I, 327-328) ; « Les hordes errantes de Scythie trempent leurs flèches dans le poison, comme font les habitants du Bactre glacé et des forêts immenses d’Hyrcanie » (III, 267-268) ; « traîner les rois captifs des forêts hyrcaniennes » (VIII, 342-3). ) Lucain l’évoque aussi dans sa « Pharsale » (La guerre civile)…

 Il faut attendre le basculement des IIème et IIIème siècles (sous le règne de Septime Sévère) pour assister au massacre de 10 tigres (alors que des centaines de lions ont subi le même sort à plusieurs reprises, longtemps auparavant). Les 51 félins striés tués (une centaine de lions les accompagnent dans la mort pour l'occasion) lors des noces de l'empereur Héliogabale** moins de 2 décennies plus tard (en 218) représentent le pic de cette inflation sanglante, et un tel carnage sera le dernier. 

La capture des tigreaux. Ce thème du cavalier poursuivi par la tigresse après lui avoir dérobé sa portée apparaît chez les romains à une période inconnue (Pierre Schneider). L'industrie romaine du divertissement faisait appel aux Scythes pour se fournir en félins striés. Dans un premier temps, le chasseur, rattrapé par l'animal aussi rapide qu'une flèche, lui redonne ses petits un à un pour la ralentir, en essayant d'en conserver au moins un quand il arrive au navire qu'il attend sur le rivage... Dans un second (Rome chrétienne du IVème siècle, il laisse une boule de verre dans laquelle la bête dupée par son reflet croît reconnaître l'un de ses enfants... Nous verrons dans quelques jours (6BIS) l'origine crédible de cette thématique.

Moyen-Âge : le thème de l'Hyrcanie comme symbole d'un autre monde rêvé, fantastique, merveilleux et terrible, apparaît dans des poèmes irlandais des VIIème et XIème siècles. Et à la fin du XIème siècle, le prince gladiatorien "Monomaque" (volet 4) n'a t-il pas à affronter, dans le grand amphithéâtre de la Nature, la "bête féroce" russe surgie de nulle part?  Au XIIème siècle, une version particulière de Tristan et Yseut ("La  folie Tristan") est peut être inspirée de l'Enéide virgilienne:  pour retrouver Yseut mariée au roi Marc, Tristan se grime en mendiant, contrefait sa voix et se fait passer pour fou auprès du roi :" Ma mère était une baleine. Elle vivait comme une sirène, dans l'Océan. Mais je ne sais où je naquis. Je sais bien pourtant qui m'a élevé. Une grande tigresse m'allaita dans les rochers où elle me découvrit. Elle me trouva sur une grosse pierre, et, croyant que j'étais son petit, me nourrit de sa mamelle."  Dans les bestiaires médiévaux, le thème des tigreaux volets est repris avec différentes variantes, teintés parfois d'une pointe de misogynie (Pastoureau 2011). Le thème sera repris ultérieurement à propos des chasses des ottomans dans les marais du delta mésopotamien.

https://penelope.uchicago.edu/encyclopaedia_romana/britannia/anglo-saxon/flowers/tiger.html

https://www.downtoearth.org.in/wildlife-biodiversity/babr-lions-symbolised-its-kings-but-tigers-had-their-own-unique-place-in-persia-persianate-central-asia-the-caucasus

Epoque moderne : la cristallisation "hyrcaniste" (comme miroir de la Sauvagerie, Férocité et Cruauté humaines). Comme il y aura, au XIXème siècle, "l'orientalisme" comme courant artistique, on peut parler d'"Hyrcanisme", où le tigre est un simple motif symbolique qui vient habiller poétiquement la description des "faiblesses" de nos semblables, dans la Tragédie de la Renaissance et de l'âge baroque : 

 (« Ainçois plus inhumains que les Ours d’Hyrcanie, | Que les Tygres felons qu’enfante l’Arménie » (Robert Garnier, Porcie, 1568, début de l’acte II) ) (Dans Arsacome ou l’amitié des Scythes (1609), la princesse Masée, fille du roi de Bosphore, confrontée à Arsacome, ambassadeur scythe, qu’elle aime, s’exclame : « O douce humilité ! Quel hoste d’Hyrcanie | A ton charme entendu ne perdroit sa manie. » (V, 2) ).

De là, il gagne le roman : 

Dans la Cléopâtre de La Calprenède : « un tigre des plus grands & des plus furieux qui fût jamais sorty d’Hyrcanie » (XIe partie, livre 3, éd. 1658, p. 210).

Dans La Mort d’Achille (1607), Pâris devant Priam, montrant du doigt le traître Déiphobe proclame : « Nous irons habiter les déserts d’Hyrcanie, | Fonder une demeure ès antres Caspiens, | Avant que de tomber captifs en ses liens. » (IV, 1)

Dans Gésippe ou Les Deux Amis (1622), Gésippe implore les voleurs : « Desistez-vous, enfans, d’une horrible manie | Que n’exercent contr’eux les tygres d’Hyrcanie. » (IV, 4).

Dans La Mort de César de Georges de Scudéry (1636), César s’exclame : « Mais quand je régirais des tigres d’Hyrcanie, | Avecques la douceur dont je les ai traités, | Je les désarmerais de tant de cruauté. » (III, 1)

Miguel de Cervantes y fait une allusion en 1613 (dans Rinconete y Cortadillo), et référencera, dans son "Don Quichote", un roman de chevalerie de Melchor Ortega publié en 1556, "Felixmarte de Hircania". Les allusions abondent dans le théâtre shakespearien, où "le plus féroce des tigres de l'Hyrcanie" est associé au fantôme du roi Banquo (Macbeth), "la bête hyrcanienne" à Pyrrhus (Hamlet), et à la reine Margaret "10 fois plus inhumaine que les tigres d'Hyrcanie" (Henry VI)... Et que penser du dialogue difficile entre Anne et le roi dans Richard III, celle-ci observant que "la bête la plus féroce connaît la pitié", celui-là répondant "Ne la connaissant pas, je ne suis donc pas une bête", dans une explicite et remarquable coupure entre animalité et humanité, qui fit, selon les termes de Claude Lévi-Strauss, entrer le monde dans un cycle maudit... LE PROGRES FAIT RAGE : dans "Le marchand de Venise", le Prince du Maroc constate que désormais, les déserts d'Hyrcanie et les vastes espaces sauvages d'Arabie sont de véritables voies de communication... 

Puis, au XVIIIème siècle, Voltaire et Montesquieu s’amusent….

Dans Zadig, 1747, Voltaire évoque deux « guerres d’Hyrcanie » différentes. Ce terme semble, chez lui comme chez Lucain, signifier essentiellement "guerre civile", où toutes les atrocités sont permises. L’épopée des guerres hyrcaniennes tend volontairement vers le grotesque, dans un style délibérément rococo...

Montesquieu écrit (en même temps que Voltaire son "Zadig") "Arsace et Isménie", une « histoire orientale » qu’il situe pendant « une guerre d’Hircanie », et qui sera finalement publiée par son fils en 1783.

Voir le détail ici :

https://utpictura18.univ-amu.fr/rubriques/archives/voltaire/mot-levenement

XIXème siècle : Walter Scott observe que le tigre des déserts hyrcaniens représente un risque moindre que celui des feux du fanatisme (dans une épigraphe au 35ème chapitre d'"Ivanhoe").  Théophile Gautier évoquera lui aussi la cruauté et la férocité hyrcaniennes (dans "Le capitaine Fracasse" et "Mademoiselle de Maupin")...

* Les raréfactions vertigineuses, voire extinctions pures et simples d'espèces emblématiques (éléphant et ours d'Afrique du Nord, hippopotame de Nubie...) provoquées par l'industrie des jeux romains sont nombreuses et variées (Strabon salue ses compatriotes pour avoir "libéré l'Afrique des lions"...). A l'inverse, des lions et léopards sont relâchés en masse dans l'actuelle territoire syrien pour déstabiliser l'économie des pasteurs bédouins qui pratiquent la piraterie à l'encontre de Rome. Les fauves s'y épanouissent et accomplissent leur tâche au delà des espérances (Anne Bernet). Cette situation perdure pendant plus de 400 ans, à tout le moins (un calife omeyyade importera 4000 buffles pour combattre les prédateurs importuns (Xavier de Planhol))... Et la Méditerranée est vidée de ses baleines grises et franches... 

https://europe-tigre.over-blog.com/2018/07/insania-nostrum.html

... dans un processus d'extermination apocalyptique qui évoque, à une plus vaste échelle, les cérémonies "apotropaïques" de purification des eaux et d'exécration des créatures malfaisantes, que menèrent les pharaons égyptiens à l'encontre des hippopotames...

https://archimede.unistra.fr/websites/misha/archimede/Revue_Archimede_RAHA/Numero_1/08_Archimede_N1_ROCHE_DOI.pdf

** Cet épisode est clairement anomalique (et sera "le seau d'eau qui fait déborder le vase" pour des romains totalement écoeurés, pourtant si friands d'horreurs en tous genres). Héliogabale peut être considéré, à tous égards, comme le pire dirigeant des 1000 ans d'Histoire de la Rome antique (bien plus que Caligula et Néron réunis, par exemple). Il multipliera les monstruosités en tous domaines à un degré totalement inédit, et sera rejeté par tous, plus qu'aucun autre. Il fut clairement considéré (sur de multiples faits très concrets) comme sacrilège à chaque instant, celui de l'hécatombe des tigres étant noyé en l'occurence dans un véritable  océan... 

A SUIVRE : TIGRE EUROPEEN, ACTUALISATION. 6BIS. TIGRES ET HOMMES AU COEUR DU MONDE, OU : LA MERE BIOLOGIQUE DE LA CULTURE OUEST-EUROPEENNE DU TIGRE.

 

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HAUSSE DE L'OR

12 Avril 2025 , Rédigé par Alain Sennepin

La présence d'un tigre doré a été constatée tout récemment dans le parc de Kaziranga (Assam, contreforts himalayens de l'Inde septentrionale), endroit connu pour héberger les deux tiers de la population mondiale des grands rhinocéros unicorne. Une photographie en a été réalisée par Sudhir Shivaram, et une observation directe par Sachin Tendulkar.  Ce type de tigre n'est représenté à l'état sauvage que par quelques individus (5?), encore plus rares que les tigres noirs de l'Odisha... Voir le détail et la photographie dans l'article mis en ligne ce jour sur le site du Times of India.

https://timesofindia.indiatimes.com/life-style/travel/rare-golden-tiger-spotted-in-kaziranga-national-park-a-once-in-a-lifetime-sighting-key-details/articleshow/120200214.cms

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TIGRE EUROPEEN, ACTUALISATION. 5.

11 Avril 2025 , Rédigé par Alain Sennepin

MAREES EQUINOXIALES, MAELSTROMS SOLSTICIAUXCeci fait suite aux 4 premiers volets de cette actualisation (le quatrième en deux parties), respectivement mis en ligne les 19, 21, 25, 31 mars et 2 avril 2025.

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.1.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.2.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.3.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.4.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/04/tigre-europeen-actualisation.4bis.html

D'une façon générale, prospérité et déclin s'agencent en vases communicants entre civilisations humaines sédentaires et grands prédateurs sauvages au cours des derniers millénaires. Par exemple, les phases d'anarchie (dites "périodes intermédiaires" de l'Egypte pharaonique, ou "inter dynastiques" de la Chine ancienne), correspondent à une forte croissance léonine (et hippopotamienne) dans les fourrés de papyrus nilotiques, et tigréenne un peu partout dans l'Empire du Milieu (voir, pour les seconds, Jean Levi, 1989, Les fonctionnaires divins : politique, despotisme et mystique en Chine ancienne), ainsi qu'une grande hardiesse comportementale d'animaux habituellement timidifiés par la présence humaine. 

Ces "MAREES EQUINOXIALES" furent particulièrement importantes dans l'Histoire du tigre d'Eurasie occidentale et centrale. 

Exemples de fluctuations historiques. Des milliers de tigres occidentaux sont chassés et capturés dans le Caucase et en Anatolie pour les jeux du cirque de la Rome antique (Rossi, Lorenzo & Scuzzarella, Carmelo & Angelici, Francesco. (2020). “Extinct or Perhaps Surviving Relict Populations of Big Cats: Their Controversial Stories and Implications for Conservation”.), ce qui jouera un rôle décisif dans l'émergence d'une mythologie du grand félin en Europe occidentale dès cette époque et jusqu'au XIXème siècle au moins, comme nous le verrons dans le prochain volet sur le sujet. Au Moyen Orient, au cours du Haut Moyen-Âge, les Abbassides pratiquent une chasse en enclos dont l'ampleur est sujette à controverse (Chloé Capel. La question des parcs de chasse à l’époque abbasside : le cas emblématique de Sâmarrâ’. Revue des Mondes Musulmans et de la Méditerranée, 2012, La mer et le sacré en Islam médiéval, 130, pp.153-180.) et qui a pu affaiblir provisoirement, dans une certaine mesure, les populations tigréenne et léonine des marais de l'Irak méridional. Ceux-ci seront le vivier dans lequel les ottomans captureront régulièrement des portées de tigreaux entre les XVème et XVIIIème siècles, à tout le moins.

https://www.downtoearth.org.in/wildlife-biodiversity/babr-lions-symbolised-its-kings-but-tigers-had-their-own-unique-place-in-persia-persianate-central-asia-the-caucasus

Mais, de fait, des Vème au XIXème siècles, les tigres est-européens, caucaso-hyrcaniens et touraniens bénéficient de très longues périodes de prospérité, majoritaires de l'Antiquité à l'époque moderne. La domination mongole dans une large partie du continent à partir du XIIIème siècle joue un rôle majeur à cet égard (pour l'Europe, voir par exemple Iaroslav Lebedynsky : La Horde d'Or. Conquête mongole et joug tatar en Europe 1236-1502, eds. Errance, 2013, les grands prédateurs poursuivront leur chemin occidental lors de la révolte de Bogdan Khmelnytsky contre les polonais au milieu du XVIIème siècle... ). Des aléas géopolitiques en Asie centrale au début du XVIIIème siècle (évoqués en détail dans le volet 4BIS mis en ligne le 2 avril)  ont offert une prospérité inédite aux tigres au sein des roselières TUGAÏ...

https://visitworldheritage.com/fr/eu/tugay-forests-of-the-tigrovaya-balka-nature-reserve/0b1378e5-40d5-4a7d-9dcb-b97339f353a4

XIXème et XXème siècles : ENGLOUTISSEMENT DE L'EMPIRE TIGREEN D'ASIE CENTRALE DANS UN MAELSTROM GEOPOLITIQUE. Le XIXème siècle est celui d'un basculement des mondes. L'Océan Pacifique, de lac russe nominal, devient un lac américain effectif (voir Michel Poniatowski, 1978, Histoire de la Russie d'Amérique et de l'Alaska, eds. Perrin), ce qui pousse la Russie à se concentrer sur la Mandchourie, face à une Chine en déclin assaillie de toutes parts, et sur l'Asie centrale, par peur que les Britanniques ne s'en emparent (ces derniers ont eux-mêmes peur que les russes ne s'emparent de l'Inde). La guerre civile américaine provoque l'effondrement des exportations de coton vers la Russie, alors que l'Asie centrale en produit depuis des millénaires (Voir "Histoire de l'Asie centrale contemporaine" par Pierre Chuvin et collaborateurs, Fayard 2008, et "The Great Game. On Secret Service in High Asia" par Peter Hopkirk, John Murray 1990) . C'est le Blitzkrieg, la destruction de la tugaï et sa transformation en champs de coton, l'éradication des tigres...  Nous avions traité la question en détail il y a 2 ans :

https://europe-tigre.over-blog.com/2023/04/il-y-a-un-temps-pour-la-guerre.html

Nous apportons simplement les quelques éléments additionnels suivants :

Les matelots de l’Amiral Alexei Boutakov tuent une douzaine de tigres lors de leur hivernage sur les rives de l’Aral en 1849 (Chuvin & coll.)... Dans les années 1860, les soldats russes reçoivent une prime de 15 roubles pour chaque tigre tué. Son montant sera revalorisé à plusieurs reprises (Polianichev 2023) :

https://www.downtoearth.org.in/wildlife-biodiversity/how-tsarist-russia-s-expansion-into-the-caucasus-and-central-asia-decimated-their-wildlife-87188

Au moins 2 chasseurs de prime ont laissé leur nom dans l'Histoire : un dénommé Mantyk, soldat de l'armée cosaque d'Orenbourg, a tué au moins 13 tigres, avant d'être finalement mis en pièces par un grand félin en 1858 près du fort Perovsky, Vers la fin du XIXème siècle et au début du XXème, d'autres chasseurs tuent chacun plus d'une douzaine de tigres.

Nikolaï Karazine. "Cosaques à la recherche d'un tigre". 1872.

Il se passe d'ailleurs la même chose en Mandchourie au même moment, où les houndouzes chinois font encore bien pires que les russes :

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/02/cabinet-restreint.html

Un dénommé Gamow, soldat à la retraite, aurait tué plusieurs dizaines de tigres (une de ses victimes l'aurait mutilé) et serait devenu particulièrement célèbre à Tachkent à la fin du XIXème siècle... Mais de fait, traquer un tigre dans les forêts de tugai est une tâche pratiquement sans espoir. La visibilité est limitée à un mètre ou un mètre et demi, et chaque pas du chasseur fait fuir le gibier bien avant de pouvoir être découvert. De plus, en essayant de traquer un animal, un chasseur peut facilement devenir lui-même une proie. Alors on incendie les roselières, on assèche les marais (officiellement pour lutter contre la malaria, on empoisonne les tigres avec de la strychnine dont on farcit des juments éventrées ( Przhevalsky N. Voyages à Lop Nor et au Tibet. M. : Drofa, 2008. P. 1236-1237. ), comme le font, à la même époque, les français avec les lions en Afrique septentrionale et occidentale (Pierre Pfeffer, communication personnelle, janvier 2010).

L'holocauste n'est jamais total, car il reste toujours un résidu, et un résidu, c'est déjà un début (Roberto Calasso, Ka, 1996).

AFGHANISTAN CONTEMPORAIN. En 1997, le zoo de Kaboul aurait fait une demande pour 2 tigres capturés dans la province orientale de Laghman. D'autres témoignages vont dans le même sens.

https://www.reddit.com/r/megafaunarewilding/comments/ng2vpv/caspian_tiger_sightings_in_tajikistan_in_the/?rdt=59832

Et encore plus à l'Est, un soldat américain aurait vu un tigre dans le corridor du Wakhan, le fameux "bec de canard" que russes et britanniques avaient défini pour une frontière afghane leur évitant d'être en contact direct (Hopkirk)... 

https://www.quora.com/There-are-still-rumors-of-tigers-turning-up-in-Turkey-Afghanistan-and-other-areas-the-extinct-Caspian-tiger-once-roamed-Is-there-anything-in-this

https://www.youtube.com/shorts/bWoz6FahGZE

Des témoignages concernant la survie du grand félin existent aussi plus à l'ouest, pour l'Anatolie orientale et l'Irak du Nord-Ouest (fin XXème et XXIème siècles)...

https://www.reddit.com/r/Cryptozoology/comments/1b8gcys/the_caspian_tiger_was_officially_considered_to/

 

A SUIVRE : TIGRE EUROPEEN, ACTUALISATION. 6. MIRAGES HYRCANISTES, COMPLEXITE HYRCANIENNE.   

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HIGHWAY TO HELL

9 Avril 2025 , Rédigé par Alain Sennepin

Les Etats-Unis sont le seul pays à être passé de la barbarie à la décadence sans connaître la civilisation. George Bernard Shaw.

Histoire courte, auto immunité à tombeau ouvert. Tant va la cruche à l'eau...

Il y a 5 ans, était publié mon livre sur la victoire des cachalots. 

http://europe-tigre.over-blog.com/2020/06/premiere-vague.html

J'y avais écrit (chapitre 13 : La Baleine de Troie) : 

"AVIS DE TEMPÊTE. L'Amérique va t-elle s'auto-détruire ?

Esther Cepeda (2017) considère que « Moby-Dick » représente la destinée des Etats-Unis. Après la fin de la Guerre Froide, les Etats-Unis, « Seule Hyperpuissance » à l'instar de Nantucket en 1819, ont basculé dans un Hubris hors de controle et ont multiplié leurs interventions militaires, qui ont fait long feu. Nous en sommes aujourd'hui à une phase de fatigue civilisationnelle et de désarroi idéologique. En toute logique, le mécanisme ontologique de dépassement des crises, la « régénération par la violence » (Slotkin 1973), devrait conduire à une nouvelle guerre civile, les guerres étrangères n'ayant pas produit l'effet escompté. Avec, cette fois-ci, de lourdes incertitudes sur l'effet de l'augmentation des doses administrées à un organisme au système immunitaire affaibli. Le remède peut s'avérer pire que le mal, et avoir des conséquences létales pour la société.

UN BATEAU IVRE. Navire sans pilote livré à des gourous, les Etats-Unis oscillent entre un « Jeroboam » sous la férule d'un Gabriel passablement secoué, et un « Pequod » sous la coupe plus subtile de Fedallah. Blaise (2005) montre par ailleurs, de façon magistrale, que, dans « Moby-Dick », le seul véritable monstre est le « Pequod », navire diabolique, symbole des Etats-Unis. Fedallah n'est pas tant cette figure méphistophélique qu'un homme, simplement, qui a son parcours propre (Vafa 2014). Il en va de même d'Achab, transformé en fou furieux destructeur non par son adversaire cétacéen, mais par le navire qu'il croit diriger. Son but devient la destruction de l'Univers. Il est finalement « neutralisé », avec son navire, par la figure la plus densément dynamique de la Pulsion de Vie . Le « Pequod » est donc un baleinier-Léviathan (dans le sens que donne Hobbes à ce mot en 1651) qui devient un Behemoth (Hobbes 1681), institution aveugle et destructrice, à l'image des monstres marins des représentations médiévales, dont les ébats provoquaient l'engloutissement des villes côtières..."

Par la suite, j'ai établi les constats suivants : 

14 décembre 2020.

http://europe-tigre.over-blog.com/2020/12/l-impossibilite-d-une-ile.html

16 août 2021. AFGHANISTAN, CIMETIERE DES EMPIRES. Le « destin prototypique de William Brydon » qui anticipe celui d'Ishmael quelques mois plus tard (Sennepin 2020 page 115) résonne plus que jamais après la prise de Kaboul par les talibans le 16 août 2021, qui révèle et anticipe d'autres naufrages de plus vaste échelle (Hopkirk 2011, Sennepin 2020)... 

Septembre (7 & 8), et 7 Novembre 2024, puis le 19 janvier 2025 (en 2 versions) .

https://europe-tigre.over-blog.com/2024/09/destinee-manifeste.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2024/09/farewell-to-america.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2024/11/vers-de-nouveaux-sommets-de-gloire.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/01/fata-morgana.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/01/rolling-seas-or-loomings-of-the-last-hunt.html

LE TOMBEAU. Je conclue pour aujourd'hui par un autre extrait de mon livre  (Sous-chapitre 9B) :

"Lézy (2008) démontre magistralement que par sa maîtrise de la géographie océanique et des rythmes cosmiques, le cachalot est le véritable chasseur du récit, et qu'il entraîne méthodiquement ceux qui s'imaginent être ses poursuivants dans un piège mortel : le maelstrom conclusif (ch.135), qu'il a confectionné lui-même, puis dont il a vérifié la fonctionnalité effective (ch.133). Citant Melville : " La révolution terrifiante de la Baleine blanche, la rapidité planétaire avec laquelle elle resserrait ses anneaux était telle qu'elle semblait vouloir fondre sur eux", Lézy constate que "la baleine [en s'agrandissant  jusqu'à la dimension de l'itinéraire qu'elle sécrète et planifie] s'étire de Nantucket à l'équateur et ... c'est bien dans sa gueule magnétique que disparaît le capitaine". "

Référence : Lézy Emmanuel, « « La Saison et la ligne » ou Moby-Dick, une leçon de géographie métisse », Cycnos, vol. 17.2 (Herman Melville : espaces d'écriture), 2000, mis en ligne en juillet 2008.

https://epi-revel.univ-cotedazur.fr/cycnos/348.pdf

 

 

 

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TIGRE EUROPEEN, ACTUALISATION. 4BIS.

2 Avril 2025 , Rédigé par Alain Sennepin

UN PARTAGE DU MONDE. Ceci fait suite aux 3 premiers volets de cette actualisation, ainsi qu’à la première partie du quatrième, respectivement mis en ligne les 19, 21, 25 et 31 mars 2025.

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.1.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.2.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.3.html

https://europe-tigre.over-blog.com/2025/03/tigre-europeen-actualisation.4.html

SCHEMA GENERAL. Depuis la domestication du cheval il y a plus de 5 millénaires (celle-ci pourrait même être encore beaucoup plus ancienne), il s'est établi progressivement, de l'âge du bronze au début du XIXème siècle, en Eurasie centrale et occidentale (notamment dans les régions méridionales de cette dernière) une forme de partage du Monde entre 3 super prédateurs : l'Homme, le Lion et le Tigre. Dans un premier temps (lors de l'optimum néolithique humide), cette Trinité constitue une guilde relativement harmonieuse, la richesse de l'époque offrant à chacun d'immenses opportunités d'épanouissement sans compétition majeure interne. A partir de l'aride post néolithique, la croissance démographique des troupeaux de chevaux domestiques induit une croissance similaire chez leurs prédateurs, les lions en premier lieu (le tigre va se faire beaucoup plus discret, laissant la scène de l'Histoire aux 2 superpuissances dominantes que sont alors l'Homme et le Lion, qui vont entrer en conflit direct, frontal et massif). Cette confrontation continue, ponctuée de phases particulièrement denses, va entraîner, au long des siècles, un affaiblissement démographique significatif du vaincu léonin, et une voussure culturelle permanente chez son vainqueur humain. Dans le même temps, le tigre s'installe volontiers dans des zones que les lions n'ont jamais investies (marais d'Europe orientale dès le début du Haut Moyen-Âge) ou qu'ils ont progressivement plus ou moins désertées (en particulier les marais d'Asie mineure et d'Asie centrale). Les pasteurs de chevaux, qui dominent une partie significative du continent eurasien pendant de nombreux siècles, connaissent parfaitement lions et tigres. Les sédentaires des civilisations urbaines, au contraire, continuent presque invariablement à nommer les tigres "LIONS"... Après son apogée durant une centaine d'années (du début du XVème au début du XVIème siècle), véritable Quattrocento qui n'a rien à envier à son équivalent occidental italien à la même époque, la civilisation centre asiatique subit l'influence "urbaine" perse, comme l'Eurasie du Sud-Ouest subit celle des ottomans (très urbanisés eux-aussi). Certaines réalisations architecturales notamment au sein du Registan de Samarcande, présentent des "lions" qui sont des tigres munis d'une crinière peu fournie, typique des lions d'Asie... Lions et tigres continuent à cohabiter dans des contreforts montagneux (de nombreux pétroglyphes, au Kirghizistan et au Kazakhstan attestent du fait) et des plaines alluviales , mais dans le second cas au moins, le rapport de force n'a plus rien à voir avec celui qui prévalait dans l'Antiquité... Les tigres, désormais plus nombreux, ont souvent l'initiative et tendent à chasser les lions des marais vers la steppe, où ils sont traqués par les pasteurs désireux de protéger leurs chevaux. Le premier quart du XVIIIème siècle est celui de la dissociation entre Asie centrale et Eurasie du Sud-Ouest, provoquée par 3 séismes de nature différente. Le premier est un tremblement de Terre qui modifie le cours de l'Amou Daria : celui-ci se déversait jusqu'alors dans la mer Caspienne (il n'en restera qu'un lit tari : l'Ouzboï), et il le fera désormais dans la mer d'Aral. Lions et tigres occidentaux délaissent les marais appauvris et privilégient des contreforts montagneux (particulièrement anatoliens) et caucasiens concernant les seconds. Les grands félins centre asiatiques, au contraire, prospèrent dans les roselières des basses vallées vigorisées par cet important apport hydrique. Mais les tigres nettement majoritaires y imposent une sévère compétition aux lions minoritaires voire relictuels. Le second est politique. Désormais affaiblie, et soumise à des incursions étrangères destructrices, la civilisation centre-asiatique s'effondre, les villes se vident (Samarkand  et Boukhara, parmi de nombreuses autres, sont complètement dépeuplées, et leurs lieux les plus emblématiques sont investis, selon un observateur, par les tigres et les loups...), les terres ne sont plus cultivées et les systèmes d'irrigation sont abandonnés, les lacs se transformant alors en roselières marécageuses. Le troisième est religieux (sans doute en conséquence du second). Une version particulièrement restrictive de l'Islam s'instaure, qui étend l'interdit de la consommation du cochon à la chasse des sangliers elle-même. Ceux-ci prolifèrent, mettant à mal, dans un premier temps, la production vivrière des riverains, finalement soulagés de l'action régulatrice des tigres, qui adaptent leur démographie à celle de leur proie. Cette "grande fracture" aura donc profité dans des proportions difficilement imaginables au tigre des roselières, qui réduit à rien ou pas grand chose la présence léonine dans la région. Et pour la première fois depuis la fin du dernier épisode glaciaire, la guilde trinitaire des super prédateurs n'existe plus. Le consulat a vécu. Place à l'Empire. La superpuissance tigréenne connaît elle aussi un "Quattrocento" tardif, jusqu'aux premières décennies du XIXème siècle. Durant cette période, les tigres sont des dizaines de milliers, à tout le moins...

Quelques précisions et références

Le "Partage du Monde" est aussi une formule de l'intitulé d'un article de Xavier de Planhol (dans L'Histoire, n° 338, 2009, Numéro Spécial : "Des animaux et des hommes"). Son article "Un partage du Monde?" (pages 50-55) se conclue, pour l'Avenir, par la négative : " En ce XXIème siècle qui verra s'achever l'urbanisation de la planète, l'homme devra donc, dans ce qui constituera désormais pour lui son habitat largement majoritaire, affronter directement jusqu'aux plus grands Fauves.Il lui faudra, sans cesse, les combattre. Jamais l'animal sauvage n'acceptera le partage de la Terre. Et l'homme devra, sans défaillance, non seulement monter la garde aux frontières de l'espace qu'il s'erst réservé, mais au coeur même de celui-ci, veiller sans relâche, et tuer sans pitié."

La Puissance expansive du Lion qui permet à l'animal de dominer écologiquement le tigre, est pleinement illustrée, dans un premier temps, par sa conquête initiale de l'intégralité des régions continentales libres de glaciers (à l'exception de l'Australie), contrairement au tigre qui reste confiné à l'Eurasie, où la forte présence léonine l'incite d'ailleurs à la discrétion ("les lions sont aux tigres ce que les bobcats bagarreurs sont aux lynx plus placides", écrit Elizabeth Marshall Thomas dans "The Tribe of Tiger", 1994, Simon & Schuster Publ.

La spectaculaire confrontation Hommes-Lions est illustrée (entre autres exemples) par les chasses des pharaons égyptiens (au cours des 10 premières années de son règne, entre 1391 et 1381 av. J-C), Amenhotep III revendique la mort de 102 lions. Plus récemment, certains d'entre eux  furent aussi animaux de compagnie des souverains, et d'autres furent momifiés...

https://www.nationalgeographic.fr/histoire/2019/11/des-momies-de-lions-extremement-rares-decouvertes-en-egypte

A une échelle plus vaste encore, des milliers de ces animaux sont tués par les rois assyriens et leurs équipes de chasseurs (Salmanazar III, roi de 858 à 824 av J.C,  revendique la mort de plus d'un millier d'entre eux). Le carnage commence il y a 3000 ans, période à laquelle les lions dominaient les différents écosystèmes entre Euphrates et Tigre, et où vivaient aussi de nombreux autres grands animaux, parmi lesquels l'éléphant, l'hippopotame, et le tigre. Tous étaient sujets aux grandes chasses des souverains assyriens, celle des lions étant la plus prestigieuse (Florent Pineau Quentin de la Joubertière, pages 18-19, dans "Plaisirs de la chasse" n° 753, avril 2015). 

Et dans son monumental "Paysage animal" (Editions Fayard, 2004), Xavier de Planhol évoque l'action vigoureuse, voire stupéfiante, de "lions agressifs" dans les basses vallées de l'Amou-Daria, contre un amiral ottoman (Seydi Ali Reis) et son armée de retour d'Inde, au printemps 1556, qui se maintiendront en ces lieux jusqu'au XIXème siècle. Confusion avec des tigres (Planhol en accepte lui-même la possibilité) ou "culture militaire" d'un groupe léonin relictuel qui tient bon contre tigres et hommes? Survivre à une longue suite de persécutions vous rend efficacement "féroce". De certains fauves du Colisée ( Anne Bernet, les Gladiateurs, Perrin, 2002), aux tigres de Corée, assaillis au long des siècles par de véritables armées, et qui avaient acquis une réputation sans égale...

https://namu.wiki/w/%EC%8B%9C%EB%B2%A0%EB%A6%AC%EC%95%84%ED%98%B8%EB%9E%91%EC%9D%B4/%ED%95%9C%EB%B0%98%EB%8F%84

Bien avant la "Lyuty zver" des russes (cette "bête féroce" qui vivait dans le sud), les chinois ont la leur ( "Xiōngměng de yěshòu", qui vivait dans l'ouest), et il s'agit d'un lion, dont il est dit que le tigre se soumet à lui...

https://www.chinanews.com.cn/cul/2012/12-06/4387289.shtml

Les spectaculaires réalisations architecturales qui sanctionnent la fusion entre tigre et lion, sont réalisées dans les premières décennies du XVIIème siècle et se font écho sur le territoire de l'actuel Ouzbekistan. Au sein du Registan de Samarcande, la Médersa Shir-Dor (terminée en 1618) comporte 2 immenses lions-tigres qui chassent des ongulés blancs, à l'aube. A 320 kms de là, à Boukhara, la Médersa Divan Begi (terminée en 1623), présente 2 Simorghs (oiseaux géants mythiques), à midi, avec leurs proies blanches dans les serres. Le Simorgh et le Tigre sont frères, dans les mythologies scythe, iranienne et slave (Voir à ce propos les travaux fondamentaux de François Cornillot dans la Revue de l'Inalco "Slovo", en 1994 et 1997) :

 

https://www.persee.fr/doc/slovo_0183-6080_1994_num_14_1_1040

https://www.persee.fr/doc/slovo_0183-6080_1997_num_18_1_1121

 

L'effondrement de l'Asie centrale humaine au début du XVIIIème siècle est détaillée dans "Histoire de l'Asie centrale contemporaine", Pierre Chuvin, René Létolle & Sébastien Peyrouse, Fayard, 2008. C'est aussi à cette époque que Sharukh Bek (à la tête du khanat du Khokand entre 1709 et 1721) parvint, dans un combat épique, à étrangler à mort un tigre à Fergana, sur la rive droite du Syr Daria... 

A SUIVRE : TIGRE EUROPEEN, ACTUALISATION. 5. MAREES EQUINOXIALES ET MAELSTROMS SOLSTICIAUX.

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