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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 15:08

LE TIGRE ET L'HOMME, DEUX EUROPEENS OUBLIES.

In memoriam. Бори́с Фёдорович По́ршнев

Boris Fiodorovitch Porchnev (7 mars 1905 – 26 novembre 1972).

Savez vous qu'il y a d'innombrables merveilles

Tout au long de la route que nous emprunterons ? Manass. Epopée kirghize, IXème siècle.

La civilisation aboutit à la dégradation de l'espèce. Charles Richet (1850 – 1935).

Un Homme velu, au pelage roux, dépourvu de langage articulé, a cohabité avec le tigre européen des marais jusqu'à l'ère moderne. Son existence s'est poursuivie dans de nombreuses régions d'Eurasie au moins jusqu'au siècle dernier, si ce n'est jusqu'à nos jours.

LE TIGRE GRIS

EUROPE : LE TIGRE DANS LA RUS' DE KIEV. ELEMENTS CIRCONSTANCIES.

Données biogéographiques, écologiques, comportementales. La présence du tigre entre Volga et Dniepr est certainement très ancienne. Sa « marche vers l’ouest » coïncide probablement avec celle des premiers cavaliers qui organisent l’unité culturelle de la mésopotamie dniepro – volgaïque (Sokolov 2011). A l’époque médiévale, le tigre de la Rus’ est ponto - baltique jusqu’à la Soudovie (Haute – Narew) à l’ouest (voir les cartes dans Heptner & Sludskii 1972) . Jusqu’au siècle dernier, le bassin du Dniepr est un véritable pays de cocagne végétal et animal, une terre de profusion et de diversité hallucinantes ( voir le détail qui défie l’entendement dans Berg 1941). La Ciscaucasie abrite, dans les temps médiévaux , des milieux tout à fait comparables aux forêts alluviales d’Asie centrale et de Sibérie du sud – ouest du début du XXème siècle ( Heptner & Sludskii 1972), qui furent peut être les régions terrestres les plus riches en grande faune à l’époque historique, avec l’Amérique du Nord et l’Afrique orientale (Berg 1941). Le tigre de la Volga, du Don et du Dniepr ne se nourrit pas d’abord de sangliers et de cerfs. Il a comme proies préférentielles les chevaux sauvages, dont les troupeaux sont gigantesques, et les aurochs (« taureaux sauvages »). Ceux – ci, présents en grands troupeaux, régulent les populations de tigres, et non l’inverse (comme le font les buffles avec les lions en Afrique, in Planhol 2004). Le tigre chasse aussi les chameaux sauvages, les sangliers géants Sus scrofa attila (Berg 1941) et capture même, peut être, parfois, des rhinocéros à fourrure « rescapés » de la préhistoire (Planhol 2004 ). La capture massive des chevaux sauvages par les grands princes kiéviens, de même que leurs chasses à l’aurochs à grande échelle, créent les conditions propices à une compétition pour les proies. De plus, le tigre réagit systématiquement à l’envahissement de son espace (roselière ou jonchaie) par des cavaliers, en attaquant directement, de face, l’homme et sa monture. C’est ce que subit Vladimir Monomaque lors d’une de ses chasses en Polésie dans le dernier quart du XIème siècle (Stählin 1946, Heptner 1969, Sennepin 2010), ainsi que de nombreux cavaliers Kazakhs au XIXème siècle – attaques à l’issue fréquemment fatale, Heptner & Sludskii 1972) , mais aussi des cavaliers kirghizes à la même époque (Levchine 1840, Atkinson 1858) qui se vengent en incendiant les roseaux, et enfin des cavaliers tadjiks en 1928, dans ce qui deviendra 9 ans plus tard la réserve de Tigrovaïa Balka , Prynn 2004).

Données lexicographiques, culturelles et cultuelles : le terme « Lyuty Zver » (bête féroce) est utilisé de façon récurrente dans les chroniques russes médiévales (Chikin & Tsaruk non daté – 2009 ou 2010 -) et cosaques jusqu’au 17ème siècle (Galezowsky 2011b) : ce vocable qualifie dans ce cas un animal clairement identifié. Celui - ci est le tigre, selon le lexicographe Vladimir Dahl (Chikin & Tsaruk non daté – 2009 ou 2010 -). L’animal est donc bien connu des classes guerrières de la Russie ancienne (Chikin et Tsaruk, non daté – 2009 ou 2010 -) aussi connu des Princes Slaves que des cavaliers de la steppe, qui qualifient celui – ci de « Djolbars » / « Ul – Bars » : « léopard nomade ». Quand il évoque son agresseur, Vladimir Monomaque sait donc très bien de qui il parle. Le tigre est beaucoup moins connu des paysans de la Rus’, dont on peut comparer la situation à celle, au XIXème siècle, des paysans des rivages sibériens de l’Irtych confrontés à l’animal , et qui XIème et XIIème siècles, était déjà réelle avant la conversion de la Russie. Tchernigov se constitue en tant que telle par le regroupement en une seule agglomération, vers le milieu du VIIème siècle, de colonies slaves fondées par des scandinaves. Evoquée pour la première fois dans les Chroniques en 862, elle arrive en deuxième position, par ordre d’importance, derrière Kiev. La rivalité initiale s’exprime à travers une symbolique qui remonte à la culture scythe et lui est intimement liée (Cornillot 1994, 1998). Fondamentalement, le Grand Prince de Kiev est l’héritier d’une divinité d’Asie centrale, le draconicide igné solaire, qui chevauche un cheval blanc. Son auxiliaire de chasse est le Simargl’ , un monstre composite (Galezowsky 2008, 2011a). C’est ainsi qu’est figuré Saint Georges en Russie, et Vladimir Monomaque se fait appeler « Vladimir Le Blanc » (Stählin 1946). A l’opposé, Tchernigov est sous la protection d’une divinité féminine, parèdre (épouse divine) du draconicide, dont le partenaire est un tigre, frère sauvage du Simargl’ (Galezowsky 2008, 2011a). Dans cette cité, ou en lien avec elle, des contes établissent une parenté entre la « bête féroce » et le représentant du pouvoir légitime, à qui elle assure aide, protection et succès politique. A l’inverse, le pouvoir kiévien ne peut voir dans le tigre qu’un adversaire, représentant de la steppe et du monde nomade, comme cela est parfaitement perceptible dans les chroniques de l’époque (Chikin & Tsaruk non daté, 2009 ou 2010) : dans ce cadre, la prédation sur les chevaux, taureaux et chameaux sauvages, couplée à l’attaque directe dans les roselières et jonchaies, est perçue comme une compétition. Il s’agit d’une guerre entre deux pasteurs s’appropriant les mêmes troupeaux. C’est particulièrement vrai concernant les chevaux sauvages, que les princes de Kiev capturent pour les domestiquer. Vladimir Monomaque insiste sur cette question, sa fréquence et son ampleur dans ses « Instructions » (« Poucheniya detyam ») . De plus, les véritables hécatombes que Vladimir inflige aux troupeaux d’aurochs (il affirme avoir tué lui même une centaine de ces animaux aux environs de Tchernigov en une seule année, et s’être fait encorner à deux reprises) amoindrissent la capacité de ceux ci à réguler les populations de tigres, qui intensifient alors leurs attaques sur les chevaux. Monomaque finit de fait par subir les conséquences de ses actes. Le cœur de la population de tigres ciscaucasiques était le delta du Don sur la mer d’Azov (Heptner &Sludskii 1972, Chikin & Tsaruk non daté - 2009 ou 2010 -). Celui ci coïncide avec le foyer des premiers slaves (Cornillot 1998). Ceux ci se définissaient comme les descendants d’un esturgeon, et un tryptique regroupant le poisson, le cheval blanc et le tigre peut être établi. Les poissons sont, de fait, fréquemment la proie principale du félin – carpes sazan dévorées « avec beaucoup de plaisir » en Asie centrale (Heptner & Sludskii 1972), ancêtres noires des koï dans les mers noire, d’Azov, Caspienne et d’Aral (Voir aussi Berg 1948 / 1949). Et certains groupes balto – slaves et finnois vivant au bord des rivières avaient peut être un mode de vie et de représentation assez proche de celui des pêcheurs Nanaï (Thapar 2002), qui s’habillent de peaux de poissons et vouent un culte particulier à l’ours et au tigre. Alexandre Ptouchko, qui a porté à l’écran à plusieurs reprises les héros traditionnels de la Russie kiévienne comme Sadko ou Ilya Muromets, a réalisé en 1972 son dernier film « Rouslan et Lioudmilla » (Руслан и Людмила), d’après un poème épique de Pouchkine publié en 1820, et qui fut présenté le 12 octobre de la même année au festival du film soviétique au Japon* (3 ans plus tard, Akira Kurosawa réalisait « Dersou Ouzala »...). Il y fait intervenir un tigre, parmi les représentants de la faune locale chargés par la sorcière Naïna, ennemie d'un ermite finnois qui vit, comme elle, dans la forêt, de dresser des obstacles sur le chemin du héros. Il s’agit, en l’occurrence, d’un « esprit auxiliaire » de même nature que celui qui effraie le moine Isaac en 1074, aux côtés d’un ours (Arrignon 2008).

*Le réalisateur mourra quelques mois plus tard, le 6 mars 1973. Il était né à Lougansk (Donbass), le 6 avril 1900.

ECLAIRAGE SUR DES CONFUSIONS ET CONTROVERSES INITIALES : Le « tigre » de la Rus’ de Kiev ne pouvait en aucun cas être un lion, comme l’ont montré de façon précise et détaillée à partir de documents archéologiques et paléontologiques incontournables Heptner & Sludskii (1972), réfutant l’hypothèse de Sharleman (1964) . Et ce ne pouvait en aucun cas être un léopard, universellement confondu avec le guépard au Moyen Âge, puis avec le tigre par les occidentaux à l’ère moderne en zone égéenne et Asie Mineure. Données biogéographiques, écologiques, comportementales : le léopard n’existe pas dans l’espace de la Rus’ de Kiev. Le léopard ciscaucasique est en toute époque plus méridional et oriental que le tigre. Sa distribution au début du XXème siècle qui s’approche de la confluence mer d’Azov / mer noire (Heptner & Sludskii 1972) est certainement plus étendue que par le passé, le tigre ayant été dominant dans la région pendant la période médiévale (Heptner & Sludskii 1972) et restreignant l’espace vital du léopard. Même si l’on admet la présence d’un individu totalement erratique, très nettement hors de son aire de distribution prévisible, celui - ci aurait pu théoriquement bondir à la hanche d’un cavalier, mais la probabilité en est infime, alors que nous avons vu à quel point il s’agit d’un comportement habituel des tigres dans les jonchaies. Qui plus est, le Grand Prince n’aurait pas reconnu la « bête féroce »…

Données lexicographiques : le « Pardus » médiéval, abusivement traduit par « léopard », n’en est pas un. C’est un guépard, utilisé à la chasse au moins depuis le 10ème siècle, voire bien avant, et jusqu’au 18ème siècle, non seulement en Russie mais aussi en Europe occidentale (Italie, France, Angleterre) – Heptner & Sludskii 1972 -. Et c’est à lui auquel sont comparés des princes guerriers valeureux et rapides (Sviatoslav dans la Chronique de Nestor, puis bien plus tard, Ivan le Terrible – Heptner & Sludskii 1972). Par ailleurs, les fréquentes confusions entre tigres et léopards à l’ère moderne, le sont uniquement chez les naturalistes/explorateurs occidentaux, et concernent principalement les régions égéenne, proche orientale et caucasienne ( lors de son célèbre Voyage au Levant de 1700 à 1702, Joseph Pitton de Tournefort, envoyé par Louis XIV, visita Samos et y signale la présence du « tigre », c’est – à – dire du léopard, qui existait donc encore en Europe à l'époque. Il évoque aussi l’impressionnante densité de « tigres », qui sont là aussi des léopards, sur les contreforts du Mont Ararat, en Arménie). Les sédentaires de cet île, un demi siècle plus tard, qualifient de Kaplani (« Kaplan » : le tigre en turc) un léopard venu à la nage de Turquie, dont le corps est conservé au Musée égéen.

Le tigre européen est gris. Le zoologiste Constantin Satounine a mis en évidence que la fourrure d'hiver du tigre européen était longue, grisâtre et terne, sans strie apparente, à partir de ses observations personnelles réalisées dans le Caucase méridional à la fin du XIXème siècle et au début du siècle dernier (Heptner & Sludskii 1972).

L'HOMME « ROUGE » (ou « Homme - Ours »).

Boris Porchnev (1968, 2011 pour l'édition française), à l'issue de nombreuses années de recherche impliquant un travail colossal et des difficultés inouïes, a réalisé un document magistral, démontrant la persistance, jusqu'à nos jours, d'hommes sauvages (qu'il apparente aux Hommes de Néanderthal) dans de vastes zones d'Eurasie, et d'autres continents (Afrique, Amérique).

Ses Hommes sont dépourvus de langage articulé. Leur pelage, beaucoup plus clairsemé que celui des singes, est roux. Leurs nouveaux - nés sont exactement semblables à ceux des êtres humains, avec une peau rose et nu, mais un peu plus petits (Porchnev 2011, 161).

Au cours de l'Histoire, leurs relations avec l'Homme moderne ont été tributaires de l'évolution des représentations de ce dernier, d'une façon tout à fait homologue à ce qu'ont subi les ours (Pastoureau 2007). Celui - ci les a utilisés comme gibier, esclave ou auxiliaire agricole, cynégétique, guerrier. Ils deviennent rares en Europe à partir du XIIIème siècle (certains continuent à être utilisés par les « montreurs d'ours »).

Leurs traces sont prégnantes dans la toponymie, et dans d'autres secteurs lexicographiques. Dans tout l'Est de l'Europe, maints noms géographiques très anciens se rattachent à la racine « rossa, roz, rouge » et désignaient peut être à l'origine les foyers de ces créatures : la Russie signifierait ainsi « le pays des roux »...

Dans ce pays, on les nomme parfois « le petit moujik un peu sauvage ». Ils sont aussi associés à l'ours . « Il est vraisemblable qu'au fur et à mesure de la disparition de ces animaux rares, on (les montreurs) s'est mis à les remplacer par des ours qui ont ainsi hérité de leur nom slave : « Michka ».

Dans un manuscrit russe du XVIIème siècle : « Il n'y a pas bien longtemps vivait en Pologne, à la cour du roi Ian III, un homme - michka qui avait été capturé dans la forêt au cours d'une chasse à l'ours, et il y avait été défendu en particulier par une ourse énorme ».

En Europe et au Moyen - Orient, ils prennent une place importante dans les mythes et les contes populaires. Dans le Caucase, en Asie centrale et en Sibérie, où leur survie récente est beaucoup plus visible, ils sont souvent traqués comme du gibier mais peuvent aussi faire l'objet d'interdits stricts concernant leur chasse, et sont même fréquemment nourris, au même titre que des ongulés sauvages.

Dans le bassin de l'Amour, au début du siècle dernier, Nicolas Appolonovitch Baïkov (Kiev : 11 décembre 1872, Brisbane : 6 mars 1958) devint spécialiste du tigre de Mandchourie (Baïkov 1925), dont certains individus étaient, à cette époque, aussi volumineux que des lions des cavernes : le naturaliste cite notamment les cas d'animaux pesant respectivement 390 et 400kgs (Baïkov 1927), voire 460kgs dans un troisième cas, concernant un animal trapu, courtaud et passablement obèse (selon une réestimation d'Heptner & Sludskii 1972 corrigeant une faute de frappe dans Baïkov 1927) . Il cohabita pendant plusieurs jours avec un homme sauvage, auxiliaire de chasse d'un chinois de la taïga, qui vivait comme un chien avec ce dernier, et semblait entretenir des relations nocturnes privilégiées avec des dholes (loups rouges) (Porchnev 2011, pages 87 - 88).

En Russie, l'écrivain Ivan Tourgueniev (1818 - 1883) avait évoqué un souvenir de jeunesse à son ami Guy de Maupassant. Il avait été importuné par une créature hideuse alors qu'il se baignait dans une rivière. Des bergers mirent en fuite cette denière, puis expliquèrent qu'ils la nourrissaient par charité depuis trente ans. Maupassant a reconstitué l'épisode dans sa nouvelle « La Peur » (25 juillet 1884). Or, « en Europe orientale, les paléanthropes élisent domicile non seulement dans les forêts mais également dans les immenses marécages et sur leurs berges fluctuantes (où ils trouvent leur nourriture spécifique). » Le tigre européen s'épanouissait particulièrement dans ces milieux... Qui était donc « la sorcière Naïna » du film de Ptouchko ?

Deux animaux en symbiose dans l'Empire d'Eurasie. Les Hommes sauvages sont volontiers carnivores, mais pas prédateurs, selon Porchnev. Ils suivent (ou suivaient), et ce ne sont là que quelques exemples, les troupeaux d'aurochs, de yaks, de chevaux sauvages, de bouquetins, de rennes, et dévorent leurs cadavres. Ils agissent de même avec les rhinocéros dans le sud de l'île de Sumatra, et, autrefois dans toute l'Eurasie, avec les ours des cavernes.

Leurs relations sont pacifiques avec tous les grands animaux sauvages, herbivores ou carnivores (dholes et ours déjà mentionnés, panthères des neiges dans l'Himalaya...) (Porchnev 2011).

Leur distribution eurasienne historique correspond à celle du tigre eurosibérien pour les mêmes périodes, et les deux animaux fréquentent les mêmes milieux.

LE ROUGE ET LE GRIS

Armoiries de la ville de Lenkoran

La Merveille et la Gloire des montagnes d'Hyrcanie. Martial ( 40 – 104 ap. JC).

Le zoologiste Constantin Alexeïevitch Satounine (Iaroslav : 20 mai 1863, Mtskheta (Géorgie) : 10 novembre 1915) a effectué, en 1899, d'intéressantes observations dans le Lenkoran (contreforts du massif du Talych, extrême sud de l'Azerbaïdjan) concernant une femme sauvage d'une part (Porchnev 2011, 143 - 144), et un tigre extraordinaire, d'autre part (Heptner et Sludskii 1972).

LE ROUGE ET LE GRIS

Ilot / roselière d'un lac littoral du Hyrcan National Park (Lenkoran).

Cette région, d'une extrême richesse jusqu'au siècle dernier, abritait une flore exubérante : des forêts d'aulnes, des érables d'Hyrcanie gigantesques, des hêtres du Caucase colossaux ; le littoral incluait des mortsos, petits lacs d'eau douce ou salée séparés de la mer par des chaînes de dunes hautes de quatre à six mètres (Berg 1941). Des léopards étaient encore présents dans ce secteur au début de ce siècle. Peut être est - ce toujours le cas aujourd'hui. Et citons aussi un extrait de la présentation de la faune sauvage de l'Azerbaïdjan sur le site officiel de l'Ambassade de ce pays à Paris :

https://www.azambassade.fr/page-1117015332

"Et dans ce paradis animal, cohabitent chameaux, ours, chèvres du Caucase, gazelles, porcs - épics, ratons laveurs, gerboises et hyènes, et, deux ou trois spécimens de tigre de la Caspienne auraient, semble t-il, survécu au braconnage."

1899 : à la suite de son observation d'un être humain d'aspect sauvage, apparemment une femme, qui avait franchi le sentier devant lui et ses camarades, et traversé la clairière, alors que son équipe cheminait, tard dans la soirée, à travers les forêts des contreforts de la chaîne du Talych, Satounine a pu recueillir des renseignements locaux sur les hommes velus et privés de parole qui hantent les monts Talych. En automne, ils apparaissent à proximité des villages, dans les melonnières et les potagers. En été, ils se tiennent plutôt le long des rivières où abondent poissons, grenouilles et crustacés. Mais il n'a pas pu obtenir de « specimen » : dans le Caucase, un usage très ancien veut que les chasseurs ne tuent pas les hommes sauvages.

A la fin du mois de février de la même année, Satounine tue, dans le même secteur, un tigre immense, dont la fourrure avait une couleur et une texture singulières. Sans compter la queue, l'animal mesurait 2, 84 m (le tigre de l'Amour au corps le plus long jamais répertorié mesurait 3, 17m). Le zoologiste le décrit comme aussi grand que le cheval sauvage Tuzemna*. Sa fourrure d'hiver est la plus longue et la plus fournie qu'il ait jamais observée chez un tigre. Elle est d'aspect général grisâtre, terne, bourrue comme celle d'un ours. Elle évoque une robe « écaille de tortue » (il y a à la fois du jaune, du gris et du marron) aux limites entre les coloris peu nettes et peu perceptibles. Comme ses congénères de l'Amour, l'animal est munie d'une collerette aussi ample qu'une crinière (Satounine 1905, Heptner & Sludskii 1972).

* Quelques décennies plus tard, dans les forêts côtières de l'Océan Indien, en Tanzanie, le capitaine William Hichens a rapporté des observations et témoignages du début des années 20, puis des années 30, d'un gigantesque félin à la fourrure grise, nommé par les riverains le « Mngwa », qui était de la taille d'un âne...

Habitants des mêmes contrées, partageant les mêmes milieux, hommes roux et tigres gris entretenaient - ils des relations particulières ? Nous avons mentionné la compatibilité des premiers avec la grande faune sauvage. Par ailleurs, « Dans toutes les régions du tigre de la Caspienne (tigre européen) les communautés locales considéraient que le tigre n'attaquait personne, et il paraissait exister un équilibre entre l'homme et l'animal » (Galhano - Alves 2000, 549). Les uns purent - ils profiter de la chasse des autres, comme ils le faisaient avec les panthères des neiges en région himalayenne ? De ce fait, le déclin du grand félin, au siècle dernier, a t-il constitué un puissant facteur de celui de l'homme sauvage, comme ce fut le cas pour la hyène striée en Asie centrale à la même époque (Bogdanov 1992, 72) ?

Certains « roux »* ont - ils été des partenaires / auxiliaires de chasse de certains « gris », comme l'est parfois le chacal en Inde (« Kol - Bahl », voir sur ce blog « Le chien du tigre » mis en ligne le 23 avril 2011), ou certains hommes avec des jaguars, dans les légendes guyanaises (Magni 2003) ?

* Hommes blancs. Et au Nord de l'Azerbaïdjan, dans la zone frontalière d'avec la Géorgie et la Russie, sur le territoire de Biélokany, Porchnev (147 - 148) évoque une population d'hommes au pelage blanc, sans doute des albinos.

LE ROUGE ET LE GRIS

Ushguli (Haute - Svanétie) est le village le plus élevé d'Europe. Il est aussi une porte du royaume de l'Homme rouge et du Tigre gris (c'est aussi celui des mouflons, nourriture de l'un et de l'autre). Photo réalisée par Rafal Nycz.

http://www.dailymail.co.uk/travel/travel_news/article-3222305/Life-clouds-7-190ft-highest-village-Europe-just-200-residents-braving-six-months-snow-year.html

Lors de ses investigations en Kabardo - Balkarie, Boris Porchnev (2011, 166) note: "Pour franchir tous les remparts montagneux qui s'échelonnent au loin, il faudrait des jours et des jours d'escalade - des mois sans doute. On trouve un peu de tous les habitats par ici, depuis les roches arides jusqu'à la forêt dense. Il y a des nids d'oiseaux, des bêtes de toutes sortes, des fruits sauvages et des racines, une vie animale omniprésente jusque dans le sol et dans les ruisseaux. Ce qui fait défaut, ce sont les hommes. Majestueux, énorme et nullement envahi par le tourisme, tel est le Nord montagneux du Caucase. J'ai eu beau regarder, je n'ai pas vu ce qui pourrait s'opposer à la présence, fût - elle éparse, de quelques hominoïdes reliques dans ses immensités vierges...quand notre voiture s'est engagée dans un des ravins latéraux, longs de plusieurs kilomètres, lorsque nous avons déambulé le long des rives du torrent, j'ai repéré, sous les rochers en surplomb, parmi les gigantesques étendues de broussailles, pas mal d'abris où de tels êtres pourraient se tapir, et vivre incognito aux voisinages même de lieux habités."

Et ceci vaut aussi pour le tigre, peut - être présent en ces lieux à des altitudes supérieures à 4000m, comme c'est le cas au Bhoutan et au Tibet...

Le Caucase possède plus de 1400 glaciers (les Alpes en comptent moins de 100). La "Chaîne de l'Avant" (Berg 1941) du Caucase occidental compte 12 sommets qui culminent à des altitudes supérieures à celle du Mont - Blanc.

BIBLIOGRAPHIE.

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Thapar (V). 2002. The cult of the tiger. Oxford University Press.

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  • : Le retour du tigre en Europe: le blog d'Alain Sennepin
  • : Les tigres et autres grands félins sauvages ont vécu en Europe pendant la période historique.Leur retour prochain est une nécessité politique et civilisationnelle.
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