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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 06:10

TIGROLOGUES ET TIGRIERS. Les 4 cultures chinoises en évolution et les fermes à tigres comme points d'étape.

Depuis le début de cette semaine, je rends compte sur ce blog de l'isolement de la Chine sur la question des "fermes à tigres", à la réunion internationale de la CITES, suite logique à :

la fermeture du Tiger Temple thaïlandais en juin dernier, d'une part (voir les infos les plus récentes sur le sujet dans le Bangkok Post de ce jour : Piyarach Chongcharoen : "Abbott dreams of reopening his tiger zoo".)

http://www.bangkokpost.com/news/general/1105713/abbot-dreams-of-reopening-his-tiger-zoo

l'annonce du Laos, la semaine dernière, de fermer, à terme, ses propres "centres de reproduction", d'autre part. Il est clair pour tous, y compris pour l'auteur de ces lignes, que ces établissements contribuent au commerce des produits issus de l'animal, et jouent un rôle négatif pour sa conservation. Mais toute réalité est à la fois complexe et mouvante. Voir par exemple ce qu'en disait la responsable d'AsiaCats à l'UICN Kirsten Conrad en 2010 (et dont l'opinion fondée sur une expérience certaine est resté la même pour l'essentiel depuis lors) :

https://news.mongabay.com/2010/11/would-legalizing-the-trade-in-tiger-parts-save-the-tiger/

Les élevages de tigres en batterie / tigres de boucherie doivent être considérés comme un point nodal provisoire dans l'évolution des cultures présentes sur l'espace chinois depuis des millénaires. Et je renvoie ici à mes articles circonstanciés publiés dans la Lettre de la SECAS en 2008 : L'Empire du million de tigres. N° 54 (été), page 26 ; Au Royaume du tigre...en batterie.N° 53 (printemps), pages 19 à 21.

J'avais lourdement insisté, à cette époque, sur la dimension culturelle de la question, alors même que ces établissements constituaient, à cette époque, un péril mortel pour le grand félin, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui.

La Chine a intégré la pensée moderne à travers le maoïsme. Celui - ci, des années 50 à la fin des années 70, a promu, pratiqué et revendiqué une guerre d'extermination contre la Nature sauvage. Dans ce cadre, les tigres étaient considérés comme de la vermine, à éradiquer en toute priorité. Voir par exemple, la guerre contre "les bandits à quatre pattes" dans le Hunan, et les conséquences de celles - ci : les tigres subissent de plein fouet la destruction de leurs territoires et de leurs proies (en particulier les sangliers qui sont exterminés par dizaines de milliers).Traqués par des équipes de chasseurs, ils se défendent résolument avec l'énergie du désespoir, semant la terreur dans une centaine de villages (un seul tigre tue 32 personnes en 1952), et même dans la ville de Changcha. Ils finissent par être totalement éradiqués dans les années 60. Cet épisode de folie collective (1952 - 1963) se solde, pour le seul Hunan, par la mort d'au moins 817 tigres, presque 2000 villageois, et des dizaines de milliers d'animaux domestiques tels que chiens, cochons, vaches et chevaux.

Mo, Yabai (2008-03-27). "百虎围村50年前的人虎大战". 法制周报

http://news.ifeng.com/history/zhongguoxiandaishi/detail_2011_01/01/3856099_0.shtml

A partir des années 80, les représentations et sensibilités évoluent peu à peu. Dans un premier temps (dernières décennies du XXème siècle et début du XXIème), la destruction des espaces sauvages et de ses habitants reste considérée comme une nécessité pour le développement du pays, mais la haine fanatique de l'époque maoïste n'est plus à l'ordre du jour. Le statut des tigres évolue alors dans les esprits. Considérés comme éradiqués POUR TOUJOURS à l'état sauvage, on juge alors qu'ils deviennent utiles au pays dans le cadre des "fermes à tigres".

De plus, les Chinois pensent contribuer à la préservation de l'espèce à travers l'élevage de ces individus captifs, sur les mêmes bases que ce que l'on pensait sur le sujet en Occident au moins jusque dans les années 60 du siècle dernier, et parfois beaucoup plus tard... C'est notamment le cas pour les tigres de l'Amour, en déclin dramatique sur l'ensemble du bassin dans les années 90 du siècle dernier. L'animal semble irrémédiablement condamné, et un centre de reproduction ouvre alors à Harbin (Nord -Est du pays) en 1996, hébergeant 24 individus (12 mâles et 12 femelles).

Depuis l'an dernier, sous l'indéniable et bénéfique influence russe d'une part, le constat de succès de l'Inde et de petits états himalayens dans leur politique de préservation d'autre part, le gouvernement Chinois s'est engagé dans un nouvel infléchissement politique vis - à - vis de la Nature Sauvage en général, et du Tigre, fondement de sa culture millénaire, en particulier.

CONSTAT DE SITUATION. Aujourd'hui, les tigres des fermes (en Chine et dans d'autres pays asiatiques) sont officiellement 8000, les tigres sauvages asiatiques étant présentés comme deux fois moins nombreux. Ceci n'est qu'un affichage, ne tenant pas le moindre compte des réalités de la mondialisation. En effet, à ce jour, les tigres captifs se comptent par CENTAINES DE MILLIERS, la plupart n'étant ni dans des "centres de reproduction", des parcs zoologiques, des ranchs ou des cirques, mais chez des particuliers dans le monde entier, les plus nombreux étant en Thaïlande, et dans une moindre mesure, d'autres pays du sud - est asiatique, où ils "améliorent l'ordinaire", d'une part, et aux Etats - Unis d'Amérique d'autre part.

Les "fermes" chinoises étaient 17 au début du siècle. Elles sont 200 aujourd'hui. Celle de Guilin, en Chine du Sud, comptait près d'un millier de tigres il y a 10 ans, et plus de 1800 aujourd'hui, soit le double. Elle participe à plein au trafic international des produits issus du tigre, impliquant les diasporas chinoises et leurs relais locaux, dans le monde entier. Hébergeant aussi d'autres animaux, dont des ours exploités pour leur bile, elle incarne parfaitement tout ce qui est dénoncé par les ONG de protection de l'environnement et du bien être animal. A l'inverse, celle de Harbin, mentionnée plus haut, hébergeait 800 individus il y a 10 ans. Elle en compte un millier aujourd'hui, et sa population est stabilisée. Elle ne menace en rien les tigres chinois sauvages de l'Amour, qui n'étaient plus qu' une dizaine dans la région il y a quinze ans, et ont, multiplié, depuis lors, leurs effectifs par quatre, avec des perspectives à la hausse continue pour les prochaines années et décennies.

Les tigres sauvages (plusieurs milliers), qui ne sont plus en déclin depuis la deuxième moitié des années 2000, ont des effectifs et une distribution très imprécisément et partiellement connus. Leur répartition asiatique les situe parfois dans des zones où ils n'existent plus, et à l'inverse, les exclut d'espaces où ils sont encore discrètements présents. Qui plus est, la pratique de la "chasse en boîte" des grands félins, presque aussi destructrice que celle des fermes à tigre, répandue au moins sur quatre continents (je ne dispose pas d'informations en ce sens concernant l'Australie), a fini par générer l'existence de populations "marronnes" en Afrique australe. Des témoignages dignes de foi évoquent même la présence de certains individus en Amazonie (colombienne à tout le moins) probablement relâchés discrètement par un propriétaire dans l'embarras (la Colombie abrite aussi une centaine d'hippopotames sauvages, descendants des pensionnaires de l'hacienda de Pablo Escobar), et la liste n'est certainement pas exhaustive...

REALITE HISTORIQUE ET PROSPECTIVE : LES 4 CULTURES CHINOISES.

Le climax du tigre Chinois au Pleistocène supérieur. L'animal est présent sur l'ensemble correspondant au territoire de la Chine actuelle. Des CENTAINES DE MILLIERS d'individus s'épanouissent dans les deltas du Fleuve Bleu et du Fleuve Jaune, dans les immenses forêts tropicales du Sud et du Centre (où ils côtoient éléphants, rhinocéros et tapirs), dans les gigantesques forêts mixtes du Nord Est, dans les steppes arborées et persillées de lacs du Nord Ouest, et dans les montagnes du Sud Ouest. On peut alors, sur cet espace, distinguer pas moins de cinq variétés géographiques, chacune d'entre elles jouissant d'une grande richesse génétique, permettant l'apparition fréquente d'individus puis de groupes familiaux de volume, coloris et comportement hors norme.

La construction de l'espace socioculturel chinois.

1. Le noyau communautaire originel de la civilisation chinoise se situe au Sud - Est du territoire actuel du pays (qui abritait aussi, notamment le "tigre de Chine du Sud"). Son influence est fondamentale dans l'orientation culturelle, sociale et politique de la civilisation du Sud - Est asiatique. C'est dans cet espace culturel que prospère a ferme géante de Guilin. Un plan de réintroduction du tigre de Chine du Sud, élaboré depuis des années à partir de la station de Lao - Hu en Afrique du Sud, est à l'ordre du jour pour les prochaines années (voir les détails sur le site "Save China's Tigers"). Aujourd'hui, le tigre de Chine du Sud, officiellement disparu, survit, en fait, dans les forêts d'altitude du centre du pays ("La Cordillère des frênes" qui s'étend sur 1700km dans le Sichuan), de façon tout aussi élusive que le fait le tigre de Java dans les montagnes du centre de l'île indonésienne...

2. Le Nord - Est subit les influences sibérienne, mandchoue, et mongole. C'est aussi l'habitat historique du grand tigre du bassin de l'Amour (en continuum avec le Sud - Est de la Russie et le Nord - Est de la péninsule coréenne). C'est là que se trouve la ferme géante de Harbin.

3. Le Sud - Ouest correspond au Tibet historique. C'est là que, depuis la préhistoire, s'exprime à plein la science des "tigrologues" de la pharmacopée traditionnelle tibétaine ( à distinguer des "tigriers" plus frustes du Sud - Est...). Cet espace entre progressivement sous le contrôle institutionnel de l'Empire Chinois à partir du XIVème siècle. Il constitue la source des traités de Tigrologie, élaborés du XVIème siècle (Che Ki Ju), aux années 80 du siècle dernier (Li Quan, communication personnelle du 23 juin 2007). Le plus grand centre de médecine traditionnelle tibétaine verra le jour en 2018 en Bouriatie (Sibérie orientale), région russe influencée culturellement par la Mongolie et "son" bouddhisme tibétain... Les tigres de cette région himalayenne sont en continuum avec ceux de l'Inde du Nord, du Népal, du Bhoutan, et de la Birmanie du Nord - Est. Ils subissent, encore aujourd'hui, une forte pression de braconnage liée au commerce international, et ce en l'absence de toute ferme à tigres d'envergure significative. Les prochaines années seront décisives pour les tigres himalayens, notamment au niveau de la coopération annoncée entre indiens (abritant la majorité de cette population féline montagnarde),birmans et chinois (qui comptent désormais, les uns comme les autres, redynamiser la présence tigréenne dans leurs espaces himalayens respectifs).

4. Le Nord - Ouest représente la civilisation d'Asie centrale (culture kazakhe à l'Ouest, mongole à l'Est). Elle passe sous influence chinoise au XVIIIème siècle, à l'instigation d'un empereur mandchou fortement nourri de culture mongole. Le tigre a officiellement disparu de la région depuis plus d'un siècle. La reconstitution progressive d'une population de ces animaux dans le Sud - Est du Kazakhstan à partir de la deuxième moitié des années 2020 sera peut - être le point de départ pour un "complexe tigréen altaïque" ultérieur, impliquant Kazakhstan, Russie, Chine et Mongolie, à l'exemple des complexes "himalayen" et " Amourien"...

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